La routine chez les joueurs de poker pro

On aurait tous tendance à penser que la vie d’un joueur pro est imprévisible, au jour le jour et capricieuse ? Et bien non. En effet, et contrairement aux idées reçues, s’il existe des bet patterns à la table, il existe aussi des life patterns dans la vie du joueur.

Tout d’abord, le joueur est soumis aux impératifs du calendrier : (et chaque année re-belotte), janvier : Deauville, février : LAPT, avril : San Remo et Monaco, mai : Grand prix de Paris, juin-juillet : WSOP, aout : repos et vacances (vous noterez d’ailleurs qu’il n’existe quasiment aucun tournoi d’envergure énorme à cette période), septembre : PPT, EPT et WSOPE à Londres, EPT Barcelone, octobre : Festa Al Lago, novembre : WPT Five Diamonds, décembre : noël en famille etc…

Après certes, pas d’obligations : si un joueur veut partir se balader à l’île Maurice pendant les WSOP, grand bien lui fasse. Mais son sponsor risque de sacrément tirer la gueule. De même, un joueur qui ne joue pas ne gagne par définition pas et voit sa côte baisser. Il existe donc des impératifs où montrer sa bouille et répondre aux journalistes présents ou se laisser prendre en photo.

C’est un truc auquel je pense souvent quand j’interviewe un joueur pendant un tournoi. Combien de fois répond-il à la question : « T’as combien ? » « Ca se passe bien ? » « Tu joues demain ? » (quand nous sommes le Day 1a d’un gros tournoi) « Tu as qui à ta table ? ». Le tout intercalé avec des sourires à droite à gauche – tout le monde se connait – et des regards entendus. C’est d’ailleurs la même avec les interviews vidéos. Combien de fois ont-ils répondus à la question : « Et vous avez commencé comment ? » ou encore « Quelle est votre variante préférée ? » Le tout entrecoupé de poses pour la photo, à table ou en dehors.

Autant d’éléments qui font que les tournois se suivent et se ressemblent : « Il est où le buffet ? » « Tu dors à quel hôtel ? » « T’as sauté ? » « P*tain, il m’est arrivé un coup de fou ! » « Mais qu’est-ce que je suis noiiiiiir… »« Tu fais le side ? » « J’ai entendu dire que Machin avait signé avec truc ! » « Schmürtz il est broke non ? » etc …

D’autant qu’à force de voyager, les joueurs de poker n’ont pas toujours envie de visiter les alentours du casino. A moins qu’il y ait un restaurant 4 étoiles au bout de la route, on s’entend. Parce qu’un joueur connait toujours des bonnes adresses de restaurant (les + de 40 ans) ou les bonnes adresses de boite (les – de 40 ans à l’exception de Devilfish, pas le dernier pour finir à 8h du matin et vomir derrière un palmier).

Les aéroports se suivent et se ressemblent...

L’autre routine, c’est celle des voyages. Réservation sur internet (« quel tarif, quelle heure de départ, quelle compagnie, quel aéroport ? »), le taxi pour y aller, le check-in bagage et la sécu. Aaaah la sécu. Et vas-y que j’enlève mes pompes en priant pour en pas avoir des chaussettes trouées, que j’ôte la ceinture, les bijoux, les pièces au fond de la poche, la veste que je replie en 4 dans un autre box que celui des chaussures sinon c’est sale, « Do you have a lap top ? », l’ordi qu’il faut sortir à part, la vérification du « Y’a tout qui est là ? », la fouille au corps quand ça sonne, l’enfilage de chaussures, de ceinture, de bijoux, de veste, l’ordi dans la sac et zou, c’est parti pour faire la queue avant d’embarquer dans l’avion. Et ça continue. Attachez vos ceintures, consignes de sécurité, masque à oxygène qui tomberont automatiquement devant vous, y’a la queue aux toilettes, « T’as un magazine ?», « Ils servent quand à bouffer ? » « Punaise c’est deg’ sur cette compagnie », il y a encore la queue aux toilettes, j’ai des fourmis dans les jambes, « Faites le taire ce bébé ! », tentative de roupillon, « Il y a quoi comme films ? Merde, c’est les même qu’à l’aller», re-tentative de roupillon, « Attachez vos ceinture on arrive », on fait la queue pour sortir, on fait la queue pour passer à l’immigration, on fait la grue pour récupérer les bagages « mais ils font quoi, ça fait 20 minutes qu’on les attend », la queue pour le taxi, « C’est quoi l’adresse de l’hôtel ? », l’arrivée à l’hôtel, la sortie des bagages du coffre, la queue à la réception, « J’ai une chambre réservée », « Je peux avoir votre carte de crédit pour les extras ? », « L’ascenseur est sur votre droite », « Merci et bonne journée», j’ouvre ma valise, je vide ma valise, je sors mes vestes, « Y’a pas assez de cintres, ils ont oublié le peignoir, c’est à quelle heure le petit déjeuner, il marche comment internet ? »

Décalage horaire. Piquage du nez à 5h du soir.

Et zou, en route pour le tournoi le soir même ou le lendemain avant de tout revivre à nouveau lors de la prochaine étape. La résa d’avion, d’hôtel, le taxi, la sécu, l’embarquement, l’attente des bagages, le taxi, la réception, l’ascenseur sur la droite, le vidage de la valise, le remplissage de la valise, le taxi, l’aéroport, la sécu, attachez votre ceinture etc…

Re-décalage horaire et re-envie de sieste à l’heure de l’apéro.

Mais la routine la plus forte est celle des blinds 25/50. Recommencer un tournoi toujours à zéro, des rêves plein la tête « J’ai pris un bon départ », se casser la gueule le lendemain, voir tous ses espoirs brisés et recommencer quelques jours plus tard. Rater ses tirages, passer un coin flips, lire l’adversaire, faire un joli call, en faire un mauvais, prier pour que la bulle éclate vite, aller chercher ses gains et partir à nouveau pour un endroit où les cartes seront plus favorables.

La routine chez un joueur pro non-sponso et qui passe ses journées en cercle existe aussi. Sauf qu’au lieu d’aller au bureau, on va à la table. Le trottoir-cigarette remplace la machine à café et les nuits se suivent et se ressemblent. « J’ai gagné 300, perdu 200, gagné 700, perdu 100 etc… ». Avec le même trajet en voiture, les mêmes gens à l’entrée et le même vestiaire où déposer sa veste.

La seule différence avec un comptable, c’est les heures de travail. On bosse quand on veut et on part en vacances quand on veut. Ou alors on ne part pas en vacances parce qu’on ne peut pas les payer, ses vacances.

Maintenant, vous avez fini de lire le texte ci-dessus et vous vous dites : « Ou laaaa… Elle est sacrément déprimée Claire, elle ne nous présente que les aspects les plus relous de la vie du joueur ». (et encore, je n’ai pas abordé le sujet épineux de l’instabilité affective et amoureuse qui pousse de nombreux joueurs à avoir des petites amies tarifées). Sauf que pas du tout.

Cela fait maintenant deux ans que je me promène de tournois en tournois en tant que joueuse et surtout journaliste et je n’échangerais ma vie pour rien au monde. Il existe une véritable liberté dans ce milieu que je n’ai jamais vue ailleurs. De même, le fait de n’avoir de comptes à rendre à personne n’a pas de prix. Tu perds, tu perds. Tu gagnes, tu gagnes. Mais c’est pour toi et ça n’implique que toi. Tu n’as pas envie d’aller là, tu n’y va pas. Tu veux partir sous les cocotiers ou voir ta famille et tes potes, tu y vas. Les conditions de voyages sont très souvent chics et 5 étoiles, hôtels comme restos. Et puis perso, j’essaie toujours de sortir visiter un truc ou deux en dehors du casino ; enfin quand j’ai le temps…

Mais si je fais cet article, c’est aussi parce qu’il ne faut pas perdre de vue le fait qu’être joueur pro est une vie difficile et souvent isolée. Parce que quand on perd, on est très souvent seul. Autant que quand on gagne, on est entouré pour ensuite aller faire la fête autour d’un magnum de champagne, de musique forte et de visages souriants.

Être joueur offre une vie où les échecs sont plus nombreux que les victoires. Sauf que cette vie étrange, façon « Up in the Air » (pour ceux qui ont vu le film), offre aussi ce qui n’a pas de prix et ce qui est le moteur d’une vie : le rêve. Le rêve de gloire et d’argent qui est souvent si proche. Pas un début de tournoi sans penser que l’on peut être en finale et remporter la victoire. Et je ne connais aucun autre métier (« trader ? ») qui offre la possibilité à chaque fois de prendre une fortune en seulement quelques jours de boulot.

Le film a été nominé aux derniers Oscars (c'est pas mal du tout mais pas non plus un chef d'oeuvre ; en fait, c'est bien parce que c'est George...)

Être joueur de poker pro offre une vie riche, difficile, exigeante et aussi fatigante qu’excitante. Et plus souvent des grosses baffes que de doux baisers de victoire. Sauf qu’une victoire est tellement bonne, tellement forte et fait se sentir tellement vivant qu’on en oublie tout le reste… Dont les heures passées dans les transports, probablement un bon mois par an si on met tout bout à bout… 🙂

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18 Réponses to “La routine chez les joueurs de poker pro”

  1. Rv Says:

    Waouwww…
    Quelle prose !
    Ca fait qque tps maintenant que je lis ton blog (merci Stefal au passage), et là je dois dire que tu fais fort.
    On dirait du Benjo au féminin. J’adore…

    Même si la 1ère partie donne pas spécialement envie de cette vie 😉

  2. lessims38 Says:

    Wow quelle claque … pas si idyllique que çà finalement cette vie, je crois qu’eiffel a raison, je vais rester jouer en freeroll sur le ouèbe 😉

  3. mr4b Says:

    very nice post !!!

    ps : ci joint l’adresse de mon nouveau blog 😉

    x

  4. eiffel Says:

    je n’ai pas dit de jouer en freeroll sur le web 😀
    mais j’ai dit qu’effectivement, la vie de poker pro player, même si j’avais le niveau pour ça, ne m’interesserait pas personnellement 😉

    je trouve évidemment pleins d’arguments dans cet excellent article, mais je comprends, à la lecture de ce même billet, que l’on puisse aimer cela !

    c’est qui fait la richesse de ce jeu ^^

  5. Coyote Says:

    L’accumulation des voyages est surement fatiguante mais pour le reste je signe de suite.

  6. jeeby2 Says:

    Très bon billet.

    Toujours un plaisir de te lire.

  7. Kof Says:

    Ça donne envie de devenir pro 😉

    Très bon billet !

    Bravo

  8. le débutant Says:

    « Sauf qu’une victoire est tellement bonne, tellement forte et fait se sentir tellement vivant qu’on en oublie tout le reste…  »

    C’est super bien exprimé cette sensation que l’on peut connaitre aussi dans le sport par exemple …

  9. Djay Says:

    Merci Claire, c’est vraiment un excellent article, kiffant à souhait 😉

    Au plaisir de se croiser entre deux ceintures ou deux portiques, dans l’ascenseur de droite ou dans le taxi … ou simplement autour d’une table 😉

    See you mselle

    Djay

  10. lecorback Says:

    A quand un « vie ma vie » de joueur de Poker ? ;o)

    Encore un super billet ! VGG fishette !

  11. CelticTouch Says:

    très très bon article :))

  12. Steven Says:

    Tres bel article comme d’hab ! GG Claire !

  13. Dr Spades Says:

    Vraiment envie d’avoir cette vie là les gars ?
    Ouais c’est bien quand tu es jeune avec peu d’attaches. Il n’y a encore pas si longtemps j’aurais signé les yeux fermés.
    Mais quand tu as un enfant c’est dingue comme ta vision de la vie et tes priorités changent .. Faut le vivre pour le comprendre je crois.

    Sinon excellent billet, tu écris vraiment bien.

  14. jose Says:

    joli

  15. aldanjah Says:

    Encore une visite sur ton blog que je ne regrette pas. Les aspects « routiniers » de la vie de joueur pro existent bien, maintenant on en est sûr !

  16. brduke Says:

    1ère visite sur ce blog… 1er article lu et dégusté !
    Magnifique transposition par écrit du vécu.
    Merci pour ce bon moment !
    A bientôt.

  17. maazou Says:

    wouaw…!

  18. Tétram Says:

    J’avais pas vu ce billet.
    C’est marrant, mais c’est un peu ce qu’on ressent dans d’autres métiers (consultant freelance).
    Ce qui est moins exitant c’est que ce n’est pas du poker.

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