Etre journaliste poker de nos jours : pas facile de trouver sa place…

Peut-il y avoir de vraies conversations franches et sympas entre les journaleux et les joueurs ?

Je me suis rendue compte du souci lors d’une soirée apéro avec quelques potes joueurs lors du DSO d’Aix en Provence où, à cause de ma présence, un joueur pro hésitait à papoter de choses relatives au poker qu’il ne souhaitait pas voir fuir. Et pourtant, la seule chose que j’avais en main, ce n’était pas un calepin ou un enregistreur. Non. C’était un pastis. Et pour moi, il était évident que rien ne sortirait de ce qui était le cadre d’une conversation privée.

Mais après tout, il avait raison : comment peut-on se confier et parler de choses qui sont personnelles à une nana qui écrit des articles sur le poker dans un site qui a même une rubrique news intitulée « rumeurs ».  De même, question rapports biaisés, comment un joueur peut-il me parler en toute liberté de sa vie, de ses amours, de sa vie, de son contrat et enchainer sur une interview video grand public dans laquelle on va changer de ton, je vais lui demander de me parler de lui et où il me répondra comme il répondrait à quelqu’un qu’il ne connait pas : « Bon, je sais qu’officieusement tu es broke et malheureux mais si tu veux, on ne va pas en parler. Bon, je sais que tu négocies ton contrat et que tu vas peut-être changer de room mais on ne va pas en parler si tu ne le souhaite pas » Bizarre non ?

La phrase que je déteste le plus entendre, c’est quand deux joueurs parlent ensemble puis se retournent vers moi en me disant « Tu l’écrits pas ça hein ? ». Parce que non, bien sûr que non, je n’ai jamais parlé de quelque chose de privé, de personnel ou que le joueur en question n’ait pas eu envie de rendre public.

Le problème est en fait assez récent. En effet, il y a encore quatre ans, le joueur n’était pas envahi de caméra, appareil photos et journalistes de toute part qui prennent le chip count toutes les deux minutes (Je suis d’ailleurs souvent gênée quand un joueur me le donne à haute voix en pensant que je l’attends, ce qui n’est jamais le cas. Il n’y a rien de plus chiant qu’un journaliste qui vient quand vous avez perdu un gros coup et qui vous demande combien vous avez avant de prendre une mine étonnée « Ah merde ! ». C’est une erreur que j’ai pu commettre au début mais que j’essaie vraiment d’éviter maintenant).

Des reporters poker agglutinés autour d'une table à la bulle : vous avez dit "pression" ?

Non, il y a quelques années, le business du média poker tel qu’il est maintenant n’existait pas. Un joueur pouvait se promener peinard sans la crainte d’être abordée par des reporters poker avides d’info à la pause. « T’as le temps pour une petite interview ? » Maintenant, les joueurs, s’ils veulent être peace, doivent fuir aux toilettes ou à l’extérieur. Et ne pas faire attention aux quelques journalistes qui font des commentaires entre eux.

Récemment, je m’en suis voulu. C’était à Monaco et je papotais avec un autre journaliste en riant gentiment (on était fatigué) du fait qu’un joueur pro et réputé agressif n’ait pas relancé depuis perpet’. A chaque fois que je venais à sa table, il passait. Il se tourne vers nous, on lui raconte qu’on parle de lui qui devient « tight » et mon collègue s’en va. Je sors alors en plaisantant (parce que pour moi, c’était léger) : « attention, après, je m’en vais ». Grave erreur. Il a relancé UTG. J’ai cru mourir pendant le coup et même s’il avait gagné un pot énorme à la fin (mais avec une main avec laquelle je ne suis pas sure qu’il relance habituellement UTG) et qu’il s’est retourné vers moi en souriant à la fin, je m’en suis énormément voulue. J’avais franchi une ligne que je l’aurais jamais du franchir. Parce qu’on était en train de bosser, lui et moi, chacun à notre façon. Pas en train de déconner à cap’/pas cap’ à l’apéro.

Journaliste poker est désormais un vrai métier : un métier qui est partout et qui voyage partout. Adieu les bouts de ficelle des débuts et même si le salaire n’est que rarement gros, les journalistes poker se font recruter à tour de bras. Si il y encore quelques années les WSOP étaient désertés par les médias français (à l’exception de Benjo ou MIP), cette année, tout le monde sera là, avide d’infos et de croustillance autour des championnats du monde. Ca va fourmiller dans la ruche. Et chacun va tenter de tirer profit au maximum de cette période où l’on croise Doyle aux toilettes et Phil (Ivey ou Hellmuth, au choix) à la sandwicherie. A guetter partout, prendre en photo et rapporter les potins poker les plus fresh.

Je passe mon temps, depuis deux ans, à entendre des choses plus ou moins importantes mais qui, si je décidais d’être un traitre sans honneur, pourrait alimenter les pages d’un mauvais canard aux vieux relents de Voici Poker. Un joueur m’a déjà demandé pourquoi je ne le faisais pas. « Mais parce qu’on fait partie de la même famille de boulot ! » Parler dans le dos des gens et dévoiler des infos qui ne m’appartiennent pas reviendrait à me suicider : on me fuirait comme la peste, je perdrais mon taf et ceux que dans le milieu je considère comme des vrais potes. Si je fais une soirée avec des gens du milieu, hors de question qu’ils puissent penser que des photos/anecdotes compromettantes seront le lendemain sur mon blog ! (bon, après je parle des joueurs français que je croise régulièrement sur le circuit : si je voyais Hellmuth ivre mort en boite avec son slip sur la tête, p’tet que je serais tentée de faire tourner la photo 🙂 )

C’est pour cela que j’aimerais ne plus jamais entendre cette phrase maudite : « T’écris pas ce que je viens de dire hein ? ». Parce que je sais ce dont je dois parler ou pas. Dans un monde idéal, ceux assis à la table et ceux debout derrière respecteraient la ligne blanche de la période de travail (pendant le tournoi) et celle de détente (après le tournoi). Et il y aurait de la confiance des deux côtés. Parce que tout le monde a envie de faire en sorte que le poker soit de plus en plus pro et successful.

2012 : Et là, Phil Ivey vient d'arriver dans l'Amazon Room ! (mon dieu quel cauchemar...)

Mais je crains que le phénomène ne prenne de l’ampleur avec l’explosion des médias qui surgissent de partout comme des champignons gavé à l’argent des sites online. Car si avant le journaliste était un mec gentil, inoffensif et un peu nerd qui trainait dans les couloirs et notait un coup à droite à gauche, désormais, le journaliste parle de tout et écrit sur tout. Et je sens que certains joueurs se méfient. Ou que d’autres manipulent pour obtenir ce qu’ils veulent, aka de la présence positive dans les médias.

La pression médiatique a permis de ne plus jouer dans l’anonymat ; cela devient difficile désormais pour tout le monde de trouver sa place. Quand un joueur est-il en représentation ? Quand un journaliste doit-il se taire ? C’est étrange aussi de voir l’arrivée d’agents et autres attachés de presse sur les tournois. Oui, vraiment, il devient de plus en plus dur de savoir comment se comporter. Ca se professionalise, ce n’est plus un milieu de potes à droite à gauche qui pondent des articles qui mangent pas d’pain.

Du coup, je me demande si on ne ne devrait pas créer une forme de code d’honneur entre joueurs et journalistes, un truc qui fasse rêgner une certaine harmonie. Réfléchir à lutter contre des idées préconcues (« les journalistes c’est tous des gros jaloux qui voudraient jouer » : déjà, on peut avoir envie de jouer sans être jaloux de ceux qui le font, et en plus, nombre de journalistes n’ont pas envie de devenir joueurs pros. C’est comme les critiques de cinémas : ils sont passionnés mais n’ont pas tous envie de réaliser), à lutter contre le franchissement des lignes (interdiction formelle de parler à un joueur lors d’un gros tournoi sauf si c’est lui qui se lève pour vous parler) ou encore pour préserver une forme d’intimité et de calme (pas d’interviews à la pause sauf si c’est le joueur qui en fait la demande) etc etc…

Tiens d’ailleurs j’écris ça et je me demande si je ne vais pas en faire un pour madeinpoker la semaine prochaine… « Un manifeste des nouveaux repères joueurs/journalistes : ou comment travailler dans la bonne humeur »… Allez, je me mets au boulot tout de suite ! (ou alors, je me fais une petite partie online avant. Mais ça, c’est un autre dilemme 😀 )

19 Réponses to “Etre journaliste poker de nos jours : pas facile de trouver sa place…”

  1. jeeby2 Says:

    Très bon article comme toujours.

    On sent la passion à travers les mots mais je pense que l’idée d’un code est utopique.

    Le milieu se remplit d’argent et est de plus en plus exposé et donc l’argent attire l’immoral et le sans scrupule.

    Même si beaucoup peuvent penser comme toi sans être faux, tu auras toujours quelqu’un pour traverser la ligne pour avoir une info croustillante ou une photo qu’il pourra revendre.

    La preuve on parle plus de la vie privée de Phil Y. que de son jeu aujourd’hui, car finalement, la majorité des gens ne veulent pas savoir s’il a perdu sa paire de Roi en étant au Bouton, ils sont demandeurs de potins.

    Tant qu’il y a une demande dans ce sens, on aura toujours un Poker « Voici » en demande de scandale.

    Mais heureusement tout le monde n’est pas comme ça 😀

  2. Patrick Says:

    très bon article 🙂

    En plus, toi tu es des deux « cotés » maintenant 😉

    Tiens ça me fait penser que justement je n’ai pas pensé à envoyer mon CV à Voici/Closer &Co .. pour me payer un voyage à Vegas 😉

    Enfin bonne initiative.. mais un peu veine je pense…

  3. mat Says:

    Super papier Claire

  4. davidlion Says:

    Quelle pertinence…
    Très jolie réflexion sur la difficulté d’être journaliste dans l’univers du poker. Un univers étroit, dans le sens où il ne regroupe que quelques centaines de personnes à tout casser, que l’on retrouve en permanence et avec qui l’on finit par devenir proches voire amis.
    Et pourtant ce métier est d’autant plus difficile que nos lecteurs attendent de vraies infos, pas seulement un chip count repris par 40 sites (que la moitié a honteusement pompé sur pokernews…) ou une information datant de 1997.
    Nos lecteurs ont l’envie et le droit de savoir ce qui se passe réellement dans le milieu du poker et les joueurs -nos amis, nos pairs- ont le droit à la discrétion et nous font confiance. C’est aussi valable pour les personnes travaillant dans l’industrie du poker, dans l’organisation de tournois, dans la communication, le marketing, etc.
    Alors quelle attitude choisir ?
    That is the question…

  5. Carlit Says:

    « Tu ne l’écris pas, ça, hein »

    Réflexion obligatoire quand on sait que la personne est journaliste, sans la connaitre assez pour juger son éthique de travail… Mon métier m’amène à rendre visite aux gens, quand un molosse est dans le jardin, je sonne, l’interphone débloque gentiment l’entrée et pourtant j’attends… On me dit alors souvent d’un air étonné  » voyons, il fallait entrer, il n’est pas méchant »…

  6. stefal Says:

    A mon avis, il y a également un autre paramètre, la « formation » des journalistes.
    Le « vrai » journaliste a eu des cours pour pratiquer son métier correctement (éthique, déontologie, …)
    Actuellement sont lancés dans l’arène beaucoup de gens (souvent très talentueux) qui vont des couvertures pour de nombreux forums. Cette formation leur manque peut être, non?
    Ton avis?

  7. Dindin Says:

    Pour avoir la chance d’être journaliste sportif (footcheballe), je ne peux que confirmer toute la pertinence de cette nouvelle fort belle réflexion…
    Le problème majeur, à mes modestes yeux, c’est qu’il y a comme partout de bons et de mauvais journalistes et que certaines « stars » du poker ou du foot, ne font sans doute pa toujours la différence.
    Pour le reste, un énooooorme merci pour la richesse et la diversité de tes papiers. Unpur régal!

  8. PokerPlayer Says:

    Quand y aura prescription, on compte sur toi pour tout raconter dans un livre vérité 😉

  9. Popol Says:

    Aaah les journaliste poker, toujours à lancer des pseudos réflexions derrière lesquelles se cachent des liens promos 🙂 vous ne faites pas des métiers faciles, c’est vrai

  10. D8 Says:

    La prochaine fois qu’on se voit, tout ce que je te dit doit absolument rester entre nous! OK!?

  11. Patrick Says:

    @D8 , toi c’est pas pareil… ça n’intéresse que toi ! LOL 😉

    allez .. gl pour Barcelone …

  12. macho_macho_man Says:

    mdr ce billet !
    c’est tellement naïf et suintant le bon sentiment, qu’il ne pouvait être écris que par une femme.

    • viedefish Says:

      Mdr ce commentaire !
      Se crééer une fake adresse mail spéciale puis fake pseudo pour venir ensuite exprès pour écrire un commentaire débile… C’est se donner beaucoup de mal pour rester anonyme… Allez, enleve ton masque Macho, je sais ke je te connais 😀

  13. Maillon Says:

    Effectivement, les médias financés par les rooms cherchent du sensationnel. Il faut bien un retour sur investissement et les joueurs sponsorisés doivent faire parler d’eux et ce même en l’absence de résultats. A partir du moment où les sites font tourner la machine ça parait logique qu’on leur donne ce pour quoi ils payent.

    Je reprendrai donc le commentaire de macho macho man en enlevant la fin (bouh le vilain sexiste), « c’est naïf et suintant le bon sentiment »

    Sinon pour participer à l’amélioration de l’article, il s’agit d’un dilemme et non d’un « dilemne ».

    • viedefish Says:

      Je n’ai pas dit que je ne comprenais pas pourquoi la situation avait changé, j’ai juste dit que le milieu changeait, entrainant des modifications dans les rapports humains… A chacun après de trouver sa place et de faire en sorte de s’y sentir bien. (et merci pour l’ortho)

  14. Kof Says:

    Bonne réflexion, mais malheureusement tu dois être la seule journaliste au monde à qui ça pose un cas de conscience !
    Sinon je suis du même avis que Stefal, dans le poker on appelle parfois journalistes des personnes qui n’ont aucune formation de journalisme !
    Mais ça va se professionnaliser avec l’argent et on sera bientôt au niveau du journalisme sportif du football par exemple !
    Et je suis pas sûr que ça soit mieux finalement 😉

  15. Fabian Says:

    Quelle pertinence…Très jolie réflexion sur la difficulté d’être journaliste dans l’univers du poker. Un univers étroit, dans le sens où il ne regroupe que quelques centaines de personnes à tout casser, que l’on retrouve en permanence et avec qui l’on finit par devenir proches voire amis.Et pourtant ce métier est d’autant plus difficile que nos lecteurs attendent de vraies infos, pas seulement un chip count repris par 40 sites (que la moitié a honteusement pompé sur pokernews…) ou une information datant de 1997.Nos lecteurs ont l’envie et le droit de savoir ce qui se passe réellement dans le milieu du poker et les joueurs -nos amis, nos pairs- ont le droit à la discrétion et nous font confiance. C’est aussi valable pour les personnes travaillant dans l’industrie du poker, dans l’organisation de tournois, dans la communication, le marketing, etc.Alors quelle attitude choisir ?That is the question…
    +1

  16. veunstyle Says:

    La formation journalistique ! Un point très important sur lequel moi aussi je profite pour rebondir
    Un journaliste bien formé (et je sais de quoi(et de qui) je parle!..), passionné, et avec de l’éthique ne franchira que rarement cette fameuse ligne qui sépare le joueur du journaliste. Rien de tel pour se griller comme tu le dis si bien Claire…

    A quoi bon? Gagner 1000€ d’un coup en vendant un scoop ou une photo choc, pour ensuite ne plus avoir aucun respect et aucun « ami » dans le monde du poker…?? c ça le deal?… mouaaaais, moi je ne réfléchirai pas très longtemps!

    Excellent papier, tu as une véritable plume Claire, tellement rare de nos jours…

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