EPT de Londres : une incroyable expérience de poker

LE-SSI-VEE

Voilà comment je me suis sentie en franchissant ma porte : dans un état proche de l’Ohio (ou de la serpillère, c’est selon).

Pour faire simple : je n’ai jamais joué dans un tournoi aussi difficile que dans cet EPT Londres. J’ai tout simplement eu la sensation d’être agressée pendant trois jours. Toujours sur mes gardes, toujours le cerveau en ébullition (« Mon dieu mais qu’est-ce que c’est que ce coup encore… Allez, on reprend tout depuis le début »), toujours en protection, toujours à anticiper un 3-bet en face, toujours le cœur battant et les armes au vent. Une vraie guerre mentale contre soi et contre les autres.

Je pourrais dire que je me suis amusée dans ce tournoi et que j’ai pris un grand plaisir à y jouer mais non. Je crois juste que j’y ai perdu dix ans d’espérance de vie et que le nombre de mes cheveux blancs a été multiplié par douze (en même temps, je suis blonde donc ça se voit moins). Mais je crois que c’est juste parce qu’il s’agissait de mon premier Main Event EPT. Après tout, il y a deux ans, j’avais de la tachycardie en m’asseyant dans un tournoi à 100 euros…

La première nuit, celle qui a suivi la journée où j’avais fini 8e en jetons (je reviens là-dessus plus tard), j’ai dormi quatre heures. Et encore… Je dirais plutôt que j’ai somnolé parce que je m’étais gavé de gélules relaxantes aux plantes tout en ayant la détestable impression d’être perfusée à la caféine. J’avais les méninges en mode turbine nucléaire et le corps anesthésié, comme prisonnière d’un cadavre qui lui, dormait depuis belle lurette.

Et moi qui ait besoin de neuf heures de roupillon par nuit (oui, je sais…), je suis arrivée hyper speed le lendemain, complètement shootée à l’adrénaline. C’est donc avec un bonheur intense que j’ai vu le nombre de participants chuter à bon rythme lors du Day 2 : on allait être dans l’argent avant le Day 3 !

En mode warrior lors du Day 1 (merci à Benjo et Harper pour la photo !)

Je me suis donc assise avec trois fois la moyenne en jetons, 170k au total, après une première journée qui s’était merveilleusement passée. En fait, j’ai rapidement doublé à 65k après ce coup :

Un joueur en fin de parole relance à 750 (blinds 150/300), Roger Hairabédian paie et moi aussi, de SB avec J-10. Le flop arrive comme un miracle : J 10 8 avec un tirage couleur. Je checke, le premier relanceur envoie 1 200, Roger paie et moi aussi, histoire de voir un safe turn. Turn : 6 de carreau. J’envoie alors 4 000 et le premier relanceur me fait 10 500, ce qui suffit à Roger pour passer. Je paie. La river vient un 4 de carreau. Pas de couleur ici. Je checke et il m’envoie 16k, me poussant quasiment à tapis. Il peut très raisonnablement avoir brelan et il peut aussi avoir Q-9. La question c’est : « Ai-je envie de jouer tout mon tournoi, mon premier EPT, en payant ce coup ? » J’ai fini par payer, mourante, pour voir 6-3o en face ! Inutile de vous dire avec quel soulagement j’ai ramassé les jetons…

Ensuite, j’ai eu des coups similaires qui m’ont fait grimper jusqu’à 100k : soit des petits coups de c-bet qui passent (je tiens d’ailleurs à préciser que dans ce tournoi, les c-bet au flop sont presque obsolètes et qu’il faut continuer dans 60% des cas à les faire au turn…) soit des mecs qui cherchent à m’arracher le coup à la river. Et il y en a eu pas mal. J’ai du faire quelques calls un peu durs avec top/middle paire pour prendre les pots à la river. Mais ça a marché et j’ai ensuite été déménagé de table.

Et là, je me suis paisiblement installée en face de deux ex-champions du monde (Joe Hachem et Chris Moneymaker), Max Pescatori, Christophe Benzimra et quelques autres excellents joueurs (de toute façon, les fishs, faut les chercher dans les EPT : en fin de première journée, y’en a plus beaucoup). Et alors qu’il ne restait plus qu’une heure à jouer et que je m’étais jurée de me calmer et de switcher en peinard-mood pour finir avec un joli tapis, je suis passée de 100k à 120k puis 170k !

J’ai d’abord payé un adversaire avec AQ sur un board K Q 8 K T (avec trois piques) face à une grosse mise river (il avait une dame faiblarde) et ensuite, je l’ai achevé sur ce coup, un vrai set up. Vous allez comprendre : sur un board A K T 5 sans couleur, il possède QJ et moi… AA. Donc quand il me relance à tapis au turn, même si je sais qu’il a vraie main et un risque réel qu’il détienne QJ (il a payé ma relance de BB puis check/call le flop), il est juste impensable que je passe, surtout que je ne suis pas couverte. La river est arrivée comme un miracle : la doublette du 5 ! Et me voilà finissant la journée dans le Top 10 pour le Day 2.

Mon Day 2 a été beaucoup plus chaotique. Et, aussi étrange que cela puisse paraître, tout est flou. Je sais que je n’avais pas beaucoup dormi mais je crois surtout que le stress a éteint la fonction « mémoire » pour activer celle « survie ». Je sais que j’ai grimpé jusqu’à 235k et que j’ai fini à 103k. C’est tout.

J’ai le souvenir d’avoir passé les dames préflop (ça n’a d’ailleurs pas dû m’arriver bien souvent…) : un joueur actif relance, un joueur tight 3-bet et je 4-bet de SB avec QQ. C’est alors que le premier relanceur part à tapis, me couvrant quasiment. Celui qui a 3-bet m’a juré avoir (étrangement) passé les Rois (et je le crois puisqu’il n’a pas trop intérêt à mentir sur ce coup le lendemain) et j’ai moi aussi passé ma main à regrets. Car je crois qu’il aurait très bien pu faire ça avec un bon vieux AKs des familles. Il en avait tout à fait le profil… Mais bon, je n’ai pas eu envie de prendre ce risque : soit j’étais carbonisée s’il avait une overpaire, soit je jouais mon tournoi sur un flip : bof.

J’ai le souvenir d’avoir perdu des jetons avec une paire de neuf 4-bet préflop sur un board J 8 7 4 2 tricolore (face à J-9). J’ai le souvenir aussi d’avoir passé la bulle en compagnie de John Juanda sur ma gauche qui, me sachant journaliste à la base, en a admirablement déduit que je préfèrerais mourir que de sauter à la bulle d’un Main (j’ai bougé deux fois et deux fois il m’est massivement revenu dessus, me faisant abandonner toute forme de résistance sans les nuts ou une main qui puisse s’en rapprocher).

J’ai aussi le souvenir aussi de Phil Ivey qui s’assoit à ma droite et de moi qui le regarde s’assoir et plaisante « Tell me, how could it have been worse appart from you sitting on my left ? ». J’ai le souvenir aussi de ne pas avoir de cartes ou de flops et de me plaindre intérieurement. J’ai enfin le souvenir de passer une paire de 7 sur un baby flop avec tirage alors que l’un a une paire de dames et l’autre une quinte floppée.

La bulle à 128 joueurs a été vraiment horrible. Le problème n’a pas vraiment été que j’étais card dead, le problème, c’était plutôt que les joueurs qui étaient à ma table étaient des mutants. Par exemple, il y en avait un qui devait avoir dans les treize ans physiquement parlant, et qui, à quelques places de l’argent, a open-shove sans sourciller six ou sept fois de suite en début de parole pour prendre les blinds (il avait, au début, un M=7). Une heure auparavant, il avait perdu les As contre un joueur fantasque (oui, il y en a toujours un) qui lui avait fait une horreur. Et il avait donné la quasi-totalité de son stack sans moufter. Sans même un tressaillement. Sans rien. Les yeux vides. Si jeune et déjà tout mort à l’intérieur. Parce qu’il n’était pas en tilt, non, c’est juste qu’il voulait profiter de la bulle, même short stack. Et ils étaient nombreux comme ça… Genre un autre, qui à deux places de toucher 7 500£ (=12 000$), décide de payer le tapis adversaire avec juste un tirage couleur et une over. Celui-là d’ailleurs sera éliminé à l’affreuse place de bubble-boy quelques mains plus tard. Sans moufter. (Mais ils sont milliardaires online ou quoi ?)

Peut-être était-ce parce que c’était la première fois que je vivais une bulle aussi chère mais toujours est-il que, outre une relance avec A-10 et un c-bet (sur un flop pourri) qui m’a couté la moitié de mon poids en eau, je n’ai pas pu en placer une. Parce que je dois aussi dire qu’il n’y avait pas que l’argent. Ce qui m’importait plus que tout, c’était d’arriver à scorer dans ce tournoi, réputé pour sa difficulté.

Un poids énorme s’est envolé de mon dos quand le joueur en face de moi a fait la bulle. Tout mon corps s’est relâché et j’ai empaqueté mes jetons avec rapidité avant de rentrer chez moi vidée : j’ai d’ailleurs presque failli m’endormir dans le taxi. Toute la pression qui retombe… Et Fab qui m’attend à la maison, en ayant fait les courses et préparé un délicieux repas (c’est d’ailleurs une situation qui nous a bien fait rigoler 🙂 ).

Lors du Day 3, après une nuit supplémentaire à ne pas – ou si peu – dormir, je savais qu’il me fallait doubler. J’avais un M=9, ce qui en soit n’est pas ignoble mais bon… Et là, le désert. 8-3, J-2, A-4o en début de parole, un A-J (ma meilleure main) que je dois passer de SB après avoir entendu « raise » puis « tapis », Q-5, 7-4 etc etc… Pas UNE main. RIEN.

Et mon tapis fond de plus en plus mais je ne peux pas bouger. Au vu du niveau d’agressivité des joueurs (j’ai Benny Spindler à ma gauche), je n’ai jamais une ouverture en fin de parole. De plus, je suis rapidement transférée à la table du méga chip leader du tournoi, entouré d’autres joueurs avec des gros tapis qui se tirent la bourre à chaque main.

A un moment, j’ouvre KQs et je relance. Ils savent que je suis presque commit et que je n’ai joué aucune main depuis le début. Et c’est le moment que choisi un autre short (mais qui me couvre), qui lui non plus n’a pas joué depuis le début, pour partir à tapis. Donc soit je suis méga loin derrière, soit je suis en flip. Je décide de ne pas prendre le risque et je passe, alors qu’il ne me reste plus de M=7.

Et là, le désert se poursuit comme une torture sans fin. Je ne fais que chuter mais bon, je ne peux pas non plus 3-bet avec une poubelle : je suis désormais presque sure d’être payée par n’importe quoi. Et puis la bonne nouvelle, c’est qu’on vient de passer un palier.

C’est alors que tout le monde passe jusqu’à moi, au cut-off. C’est la première fois que j’ai une ouverture. Je regarde ma première carte, une dame. Il ne m’en faut pas plus : je pousse mes 38k sur des blinds 3 000 / 6000, ante 500. La BB se réveille avec AK. Ma deuxième carte est vivante elle aussi, un 4. Pas de miracle et zou, « Va faire la queue au cashier ».

En mode "Mes carottes sont cuites" : dans deux minutes, le temps d'un flop blanc, je vais être éliminée 91e

Et j’ai fini par sourire, relâchée, marchant dans les rues de Londres pour trouver un taxi et rentrer chez moi, quand je me suis rendue compte de la pensée débile, limite indécente, qui m’avait traversé l’esprit : « Damn’it, ces liasses de 20£ vont déformer ma poche ! ».

Je n’ai même plus senti la pluie fine qui me tombait joyeusement dessus comme des confettis : je venais de sauter du Ladies après une heure de jeu (un 3-outer puis un flip), je venais de sauter du Main mais j’allais sauter d’ici quelques minutes dans mon bain moussant. Plus riche de quelques pounds certes mais surtout, et c’est là le plus important, plus riche d’une vraie expérience de poker : désormais, je n’ai plus peur de rien.

18 Réponses to “EPT de Londres : une incroyable expérience de poker”

  1. Rv Says:

    je sais ce qui rend ton blog si agréable à lire : tu as des réactions (cf la description des joueurs imperturbables à la bulle) que nous pourrions tous avoir dans ces cas là
    donc même si tu es pro ne change rien 😉

  2. eiffel Says:

    +1 à Rv

    un beau billet, pleins d’émotions, bravo !

  3. D8 Says:

    oui trés bon billet..
    Euh c’est toi sur la derniere photo.. ? T’es sure?
    Je te comprends pour le passage de la bulle, j’avais cru mourir aussi pour mon premier ept à Barcelone. Une bulle à 10200 euros pour moi à l’époque, qui avait mis un temps fou à sauter.
    Serieusement, c’est pas toi sur la dernière photo? T’as quand même pas changé autant en une journée!?

  4. mr4b Says:

    ah ahhhhhhhhh la derniere photo 🙂
    on va la retrouver dans de nombreux blogs :p
    VGG en tout cas.
    je pense personellement que le circuit EPT est le plus relevé de tous les circuits.

  5. kingyoann78 Says:

    Joli résultat, joli billet, joli tournoi et surtout joli photos

  6. mat Says:

    nice CR et encore une fois GG
    j’adore la derniere photo, t’es ultra crevée et on voit que la fatigue pese mais tu as une bonne bouille, bien dans le jeu 😉

  7. Lou Papet Says:

    toujours aussi agréable de te lire
    vgg pour ce beau tournoi

  8. Coyote Says:

    J’ai lu ce post comme on lit un bon roman, avec une énorme envie de lire la suite, tout de suite. Tout simplemenbt énorme ! Merci de nous faire vivre des moments si riches en émotions.

  9. Eric Cholay Says:

    Tres bon billet et félicitation pour ta 1er journée après il est plus dur de jouer en ayant beaucoup a perdre (C mon point faible aussi) mais rassure toi si tu ne vois rien sur les sentiments des autres joueurs cela ne veut pas dire qu’ils n’en n’ont pas (Le courage c être le seul a savoir qu’on a peur).Bonne continuation

  10. Rincevent Says:

    Excellent.
    J’adore la retranscription des émotions… Quel talent!
    Et VGG 😉

  11. Eric Dethier Says:

    Sans carte et sans spot pour prendre des chips personne ne peut gagner, le principale est avant tout de ne pas avoir fait d’erreur.

    Le jour ou les cartes suivent c’est le jackpot assuré.

  12. Gloub94 Says:

    Mon Day 2 a été beaucoup plus chaotique. Et, aussi étrange que cela puisse paraître, tout est flou. Je sais que je n’avais pas beaucoup dormi mais je crois surtout que le stress a éteint la fonction « mémoire » pour activer celle « survie ».

    Lol ca m’arrive aussi dans les gros tournois , encore un article magnifique ! Merci et félicitations pour ce cash dans un des EPT les plus difficiles du circuit ! GG !

  13. Bertrand Says:

    Excellent article et compte rendu ! Un vrai plaisir à te lire, encore plus quand c’est pour te voir finir ITM 91ème. Je suis persuadé qu’une très grosse perf et une TF ne sont plus qu’une question de temps. VGG Claire !

  14. Switch Says:

    comme tous, j’adore te lire !

    « J’avais les méninges en mode turbine nucléaire et le corps anesthésié, comme prisonnière d’un cadavre qui lui, dormait depuis belle lurette »

    trop bon !!!

    mais surtout à retenir : « désormais, je n’ai plus peur de rien »

  15. TiTi PoKEr Says:

    Toujours plus loin, toujours plus haut, toujours aussi sympa à lire tes cr qui sont toujours empreints d’une humanité incroyable.

    J’ai une superbe marraine, lolll.

    Il n’y a pas une photo de Fabrice faisant la cuisine ?? Ca vaudrait son pesant de cacahuètes

  16. LadyCats13 Says:

    Même si le résultat n’est pas à la hauteur de tes espérances… toujours régulière Claire… Merci pour ton charmant post et tes belles photos, sur la dernière… tu fais trop jeune waaouuuuu

  17. viedefish Says:

    Merci à vous tous pour vos commentaires ! C’est méga-motivant pour la suite ! Merci encore !!! 🙂

  18. Kof Says:

    Très beau billet, j’en ai encore la chère de poule.
    Pas étonnant qu’on progresse à la vitesse de la lumière dans ces tournois !

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