Voir le WPT Venise, prendre l’eau et couler dans le Grand Canal…

Il y a des matinées où on se réveille avec une tête déjà farcie de nuages noirs ; sitôt debout, sitôt ronchon, comme si un bus de retraités nous avait roulé dessus, puis dessus à nouveau et qu’une mamie super méchante nous avait achevé d’un coup de son sac à main en croco qui sent le moisi et la naphtaline.

C’est le moment où on se lève péniblement sans trouver ses chaussons, où on se cogne le petit doigt de pied sur le coin de la commode, où on a oublié de rincer la cafetière de la veille, où on la rince en râlant, avant de se rendre compte que de toute façon on a plus de café, ni de chaussettes propres, ni de dentifrice, ni de ticket de bus et que le point de vente est exceptionnellement fermé aujourd’hui, qu’on va devoir aller à l’aéroport en RER, qu’on arrive en retard, qu’on se fait engueuler parce qu’on a raté son avion, qu’on reçoit un mail urgent et désagréable, qu’on veut y répondre mais que notre téléphone n’a plus de batterie, et qu’il n’y a pas de wifi dans le terminal, que la neige a annulé le départ de votre avion… bref, c’est une journée de merde.

Une vraie grosse journée de merde où rien ne va et où les éléments, se liguent contre vous, contre vents et marées, contre tout votre être qui n’a qu’une envie : voir un rayon de soleil et recevoir une seule bonne nouvelle… Mais non : vous savez que vous allez passer 24h au milieu de petits soucis minucules et jamais graves mais où rien n’ira tout seul. C’est alors que, fataliste et résigné, vous vous faites rapidement à cette idée : il va falloir attendre calmement le lendemain et un autre alignement de planêtes.

Et au poker c’est pareil. Les bonnes grosses journées de merde existent exactement de la même façon. On les connait tous ces journées où l’on n’est même pas encore assis qu’on a déjà perdu la moitié de son stack sur un set up et qui donne le ton pour tout le reste : il va falloir se battre contre un vent de face particulièrement hardcore et violent. Rien n’ira tout seul. Aucun coup ne sera facile. Non, le vent de face sera de ceux qui vous décorneraient une vache, sauf que la vache est beaucoup moins débile que vous et qu’elle rentre sagement dans son étable. Mais pas vous.

Non, vous, tel un fier crétin des Alpes décoiffé mais pas étêté, vous restez planté à votre table du WPT Venise, parce que vous vous êtes inscrit et que de toute façon, vous allez vous battre jusqu’au bout. Quoiqu’il se passe ! (parce que de toute façon, hors de question de se laisser aller : après tout, vous venez de passer des journées merveilleuses en dehors des tables juste avant donc il n’y a pas de raison que le vent change parce que vous êtes dans le casino…) Et pourtant si !

"Aïe, j'ai mal. Mais soyons maligne, ne laissons rien paraître.Tutuluuuu... Faisons comme si de rien n'étais."(milmercis à Fétiche Darcourt pour la photo)

J’ai passé environ 8h à ne faire que perdre (genre JJ vs KK sur un board méga blanc où mon check-raise flop permet à mon adversaire de prendre peur et donc de check behind river = économie) et passer des poubelles de l’enfer. J’étais à la table de Fab, ce qui est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle : bonne parce que l’ambiance du coup est marrante et moins ennuyeuse mais moins bonne car nous sommes deux à nous battre si nous spottons un move faible de la part d’un joueur : deux pigeons pour une seule miette c’est un pigeon de trop.

J’ai donc passé des heures à écouter en boucle mon ipod et en ouvrant des 7-5, 8-2, J-4 etc… Inlassablement, j’ai jeté mes cartes. Entre temps, j’ai tout de même perdu un gros coup avec paire de 10 : je relance UTG+1 et suis payée par 3 joueurs. Flop 2 3 4 sans tirage couleur. J’envoie 2/3 du pot. Payé deux fois. Turn : 3 qui ouvre une couleur. Je checke, un joueur envoie env moitié du pot, l’autre paie, je n’aime pas ça mais je bats trop de mains qui peuvent être en face (paire de 5, 6, 7, 8 et 9 sans compter deux over chez un des deux : ce ne sont pas les meilleurs joueurs de la table ; on sait jamais ce qu’ils peuvent avoir) donc je paie. River : 4. Je checke encore et les deux autres aussi. Paire de 9 chez l’un et… A-5 chez celui à ma gauche. Bon appétit (et merci de ne pas avoir value river).

La table finira pas casser après la pause repas et c’est avec plaisir que je vais m’installer à une nouvelle table avec une dynamique qui de suite me plait plus : le niveau est plus faible. Car à ma table précédente, même s’il y avait des mauvais joueurs, il était dur de leur prendre des jetons ou de les lire. Je m’assois mourante à ma nouvelle table mais réussit à passer de 8k à 38k après avoir gagné AK vs AQ, puis un flip, puis des c-bet qui passent.

Sam El Sayed le Fantasque s’assoit alors à ma gauche et inutile de vous préciser que la dynamique de ma table si tranquille (un 3-bet par ci, par là mais rien de vraiment dangereux) change d’un coup radicalement. Avec le style de jeu imprévisible qu’on lui connait, le vainqueur du WPT d’Amneville fait swinguer les jetons et les attire comme un aimant. Je ne suis pas ravie de voir qu’il excite et chauffe ainsi la table alors que j’aime tellement le jeu pépère qui me permet de gratter tranquille des jetons à droite et à gauche sans faire ni de vague ni de bruit. Mais bon…

Alors qu’il ne reste plus que 30 minutes de jeu avant la fin d’une journée épuisante de plus de 12h, j’ouvre AA au cut off. Et là, je commence à remercier intérieurement Sam de me les avoir énervé. Je relance dans les 3000, la SB (un joueur sérieux) m’envoie 11k et la BB hésite des plombes avant de jeter : ce n’est pas de moi qu’il a peur mais de la SB et de son gros tapis. Je jette alors mes 30k au milieu et me fait payer par la SB qui me montre des valets. C’est le moment où la BB me sort qu’il a jeté AK.

Et là, je sais que j’ai perdu. Ne me demandez pas pourquoi mais je le sais. Au plus profond de moi, quand je vois les valets, je sais que je vais me manger le 80/20. Et là, tout va très vite. Un valet tombe au flop, je ne sursaute même pas, il y a deux cœurs puis un autre au turn, je me retourne vers Sam qui me dit « Ne t’inquiète pas, tu as l’as de cœur », tout est au ralenti, le temps que mes yeux reviennent vers la river, un autre cœur a atterrit sur la table, j’ai flush max et je commence à souffler, Sam me dit « Bien, joué, tu vois il n’y avait pas à s’inquiéter », mais là, d’un coup, j’ai un doute, deux secondes se sont écoulées, je me repenche sur le board et entend mon adversaire « Mais hé ! J’ai un full ! » et oui, ce n’est pas un 5 qu’il y a sur le board, mais deux, « Oh, désolé Claire, j’avais pas vu, oh c’est horrible… ».
Full. Bye. Bye.

C’est complètement sonnée et vaguement nauséeuse que j’ai donc remis mon manteau et quitté cette salle surchauffée qui aurait bien mérité une ou deux fenêtres ouvertes, histoire d’évacuer un peu la testostérone de dessous-de-bras qui flottait, opaque, dans l’atmosphère de ce Casino étrangement classe, chic et glauque à la fois.

Je ne crois pas que je reviendrais jouer ce tournoi. J’ai absolument été émerveillée par la ville, comme tout touriste qui découvre la ville des Doges pour la première fois, mais je n’ai pas aimé ce vieux casino, le fait que de nombreux joueurs ont eu des soucis d’arbitrages, qu’il n’y avait aucun serveur et qu’on devait traverser le batiment en entier pour aller se prendre un expresso (et pas pendant la pause puisqu’il n’y avait qu’un seul serveur super débordé) et surtout, que les jetons des super satellites étaient les MEMES que ceux du Main (=les mecs n’ont pas joué de sat’ mais se sont juste offert un addon de 5 000 minimum pour 300 euros… ) J’ai d’ailleurs hâte de faire le calcul du montant total des jetons en table finale…

Mais hors WPT, la beauté de Venise est juste stupéfiante. Impossible de rester insensible au surréalisme de cette ville et de sa construction défiant toute logique architecturale par son gigantisme et son ambition. Pour info, par exemple, la basilique St Marc repose sur plus d’un million de pilotis de bois (source Wiki). En sous-sol, ce sont donc des forêts entières qui ont disparu pour venir consolider un rêve dingo de capitale sur la lagune qui ferait passer Las Vegas pour une œuvre du facteur Cheval, seul dans son jardin et perdu dans son délire et ses coquillages…

En même temps, rien de sert de ressasser toujours les mêmes histoires de bad beat. Mieux vaut se concentrer sur le beau côté des choses... ^^

Venise est réputée pour le nombre de ses pigeons. Mais ils ne sont pas faciles à choper ces bougres ! (c'est ptet d'ailleurs parce que ce sont des mouettes en fait)

Je publie cette photo afin de faire taire les mauvaises langues. Non, les joueurs pros ne font pas que parler poker. Et oui, ils s'interressent tout particulièrement aux monastères gothiques. Ils ont d'ailleurs passé des heures à contempler les mosaïques du Jugement Dernier au plafond de ce même édifice, le tout en se disputant sur la date de création du chef d'oeuvre "Espèce de fish, je te dis que c'est le style de St Maximilius, milieu du 13e siècle" "N'importe quoi, c'est une technique pré-byzantine, trop obv". (Fabsoul, moi, Lucille Cailly et Clément Thumy on ze pic)

Celà fait quelques jours que je me tâte : gondole ou pas gondole ? Vais-je résister à ce cliché pseudo-romantique qui coûte un bras ? Ou vais-je me laisser tenter et bercer par la douceur de la balade au fil des canaux ?

Il me reste donc quelques jours de promenade, ce qui est la vraie bonne nouvelle de ce bustage prématuré… Je compte donc profiter au maximum de Venise avant de revenir quelques jours à Paris (je ne suis toutefois pas certaine de jouer les FPS ou EFOP, et ce, dû à un souci de planning) puis de m’envoler pour Vegas puis Los Angeles.

Pourvu que le choc des cultures soit proportionnel au virage à 180° que je vais demander à mes cartes de prendre : « Pas comme à Venise hein les filles… Pas comme à Venise ! Je vous ai laissées vous amuser et faire n’importe quoi pendant 24h mais maintenant la récréation est terminée et on retourne au boulot : on fait comme on sait faire. Adieu la fantaisie : on win à nouveau dans un jeu efficace et sans déchatte. Le vent dans le dos les filles. Et un point c’est tout. Non mais. Vais quand même pas me laisser em*@!/##*& par des petits bouts de cartons ! »

Sur ce, je vous laisse, j’ai une orgie de gnocchis 4 fromages qui m’attend. Un des moyens les plus efficaces pour effacer un bad beat dans un beau tournoi. Encore plus efficace que le chocolat. Ou que la mignonette de vodka du mini-bar (spéciale dédicace )🙂 A toute les z’amigos !

10 Réponses to “Voir le WPT Venise, prendre l’eau et couler dans le Grand Canal…”

  1. stefal Says:

    Wow, ces yeux!

  2. Kof Says:

    Je suis de bonne bonne humeur ce matin !
    Répète-tois ça 10 fois à chaque levé et ça va le faire !
    Que la win soit à nouveau avec toi.

  3. viedefish Says:

    En fait, je suis à 98% de bonne humeur mais ce que je voulais juste mettre l’accent sur le fait qu’il y a des journées où, pour une raison mystérieuse, rien ne sert presque de se battre : les éléments sont contre soi ! Et quand ça arrive le jour d’un beau tournoi, c’est un poil rageant🙂

  4. Kof Says:

    Et oui, dur de lutter contre les éléments.
    La seule arme reste en effet la patience et le positve thinking.
    GL pour la suite.

  5. whistman89 Says:

    Des journées qui arrivent en effet… Mais voir Venise remet un peu de baume au coeur dans ces cas-là😉

  6. TiTi PoKEr Says:

    10 lignes pour décrire une journée de merde, quel talent🙂
    Fétiche Darcourt quel talent aussi, superbe capture d’un moment pénible dans la vie😉.

    Une fois de plus, article exceptionnel

  7. D8 Says:

    et oui une fois de plus tu nous ponds un article hors norme. de toutes façons t’es une fausse blogueuse! t’es un peu comme Benjo. Tiens je suis sur que vous êtes frères et soeur sans le savoir, that is THE révélation du jour!!
    très jolie photo c’est vrai, c’est curieux on te donne 18 ans dessus! Venise a du te faire rajeunir un peu!

  8. nico de st malo Says:

    alors voila tu nous ecrit un super article sur le bad beat final inevitable et nous pauvre gueux tous se que l’on vois c’est la photos de la gamine(pas plus de 18 ans la petite)avec son regard innocent qui nous dit:
    <>…
    bon ensuite on se rend compte avec la photos suivante que elle est pas si innocente que cela et qu’elle sait regarder une statue sous different angle…
    bon courage pour la suite des tournois et vivement le prochain bounty

  9. nico de st malo Says:

    elle dit : Moi bluffer !!!!jamais de la vie

  10. Lydsistrata Says:

    Gondooooolllllleeees ! he he

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