L’argent a-t-il tué le jeu d’argent ? « Where have the cowboys gone » ?

C’est au milieu des années 2000 que le pognon a commencé à couler à flot dans le milieu du poker, le propulsant au même rang que la Formule 1, le golf ou encore le tennis. Bien sûr, les budgets n’étaient pas les mêmes mais le processus, lui, a été identique : on est passé de l’amateurisme au sur-professionnalisme. Shows TV à l’américaine, nouveaux magazines spécialisés, interviews à la chaine, coverages négociés, conférences de presse, merchandising

Le poker était alors devenu un business comme les autres où chacun tentait de gratter un ou deux billets, le tout dans la bonne humeur générale puisqu’il y avait de la place pour tout le monde. On s’échangeait des bannières sur une poignée de main, on se linkait mutuellement sur les articles, on s’invitait à boire à verre à la soirée de telle boite avant de recommencer le soir suivant chez la boite concurrente, les joueurs ne calculaient pas vraiment leurs propos et ne soignaient pas réellement leur image puisque les contrats de sponsoring poussaient sur les arbres (« Je te donne 200k et tu portes mon logo, c’est good ? Et t’inquiète pas, je ne te demanderais rien d’autre en plus » « Ok »), les couvreurs n’étaient pas nombreux et donc, n’étaient aucunement en compétition pour la qualité de leur travail, les photographes se comptaient sur les doigts d’une main et les vidéastes sur les doigts d’un doigt, puisqu’il ne devait pas y avoir plus d’une caméra par tournoi… Bref, c’était le temps de la bonne humeur, de la désinvolture et surtout, de l’insouciance générale. L’argent coulait à flot et tout le monde avait le droit à sa part du gâteau : même les vautours se goinfraient de chair fraiche.

Les marques ont donc poussé comme des champignons après une nuit de pluie et bien vite, le circuit du poker s’est retrouvé étouffé sous l’offre : sites et magazines pseudo-spécialisés à gogo, merchandising global (vêtement, lunettes, jetons, cartes, photos, cartes de crédit, t-shirt, cendrier, nounours etc…), shows TV jusqu’à l’écoeurement, émissions de radio, combats d’interview exclusives etc… D’un seul coup, nous nous sommes réveillés sur une planète surpeuplée.

Et comme un malheur n’arrive jamais seul, le Black Friday et l’Arjel se sont chargés, chacun à leur façon, de supprimer des budgets et de réduire les notes. La compétition a monté d’un cran et tout le monde s’est vu pousser des griffes qu’il n’avait pas. Désormais, c’est chacun pour soit et tout est (presque) permis. On voit de moins en mois de sympathiques échanges de services, de sourires gratos, de conversations libres sur les business, de retours de balle et c’est vraiment dommage ! La guerre se déroule désormais en dehors des tables, n’épargnant personne et surtout pas les joueurs.

Les pros se sont vus exposés à un dilemme jusque là inconnu, celui de la liberté vs la sécurité : « Serais-je digne de mes ancêtres cow-boy solitaires, en envoyant paître toute forme de contrat mais en gagnant du coup une vraie liberté : oui, je suis injoignable, non je n’ai jamais à me justifier et oui, je vous emmerde tous » ou « Vais-je opter pour choisir de me lier à une marque, en être l’ambassadeur mais avoir des comptes à rendre tous les jours et des obligations dignes d’un employé de bureau ? »

La première option, celle qui était le cas de tous les joueurs pros il y a seulement une douzaine d’années de ça, offre en effet une liberté d’agir merveilleuse mais elle entretient le fantôme de la brokitude et de la frustration qui plane : t’es tout seul quand tu gagnes mais t’es tout seul quand tu perds aussi (mettant parfois certains joueurs dans une position très difficile à vivre). C’est une situation que quelques gros joueurs de cash game (par exemple) ont choisi : ils ont refusé des contrats qu’ils n’estimaient pas assez gros en rapport des sacrifices demandés.

La deuxième solution, bien que sympathiquement rémunératrice, offre elle aussi des désavantages : fini le j’men foutisme du look (« Mon boss ne veut pas que je ressemble à une bouse sortie du lit sur les photos, c’est pas bon pour la marque » ou alors « Personne ne va me sponso si je ressemble à un thon-geek, allez zou chez le coiffeur et Abercrombie »), fini le j’men foutisme de parole (« Je ne joue que sur PokerDuchmoll.com, car c’est le meilleur site avec la meilleure offre de tournoi. »), fini le téléphone éteint (« Tu crois quoi, que je te paie pour que tu dormes jusqu’à midi tous les jours ! Tu as une itw à 14h, une vidéo tutorielle à 16h et ensuite, un dîner avec pokerbusiness.com. Et ensuite, si tu as encore un peu de temps, tu pourras p’tet jouer un peu pour t’amuser. Allez, va bosser ! ») et fini le je m’en foutisme de l’obligation de résultat-qui-pête (« Mais l’an passé, j’ai gagné 3K tous les mois en jouant en cash, c’est pas si mal ! » « On s’en branle que tu gagnes en cash ! Moi je veux un résultat dont on parle ! Je veux ta gueule et mon logo en couverture ! »)

On dit par exemple que certains joueurs, terrifiés à l’idée de perdre leur contrat à six chiffres, achètent leur couverture de magazine pour compenser leur absence de résultat… Ou que certains paient des couvreurs pour qu’ils parlent d’eux dans les coverage. Ou que d’autres reversent sous le manteau un pourcentage de leurs gains à la personne qui les embauche dans la room pour conserver leur contrat d’une année sur l’autre…

De façon générale, le business a grandement influé sur les décisions des joueurs, qu’ils soient sponsos ou qu’ils rêvent un jour de l’être. Un pro a désormais, par exemple, l’obligation implicite de répondre à toutes les demandes d’interviews, le tout avec le sourire et même s’il n’a que 15mn de break et qu’il vient de prendre le pire bad beat de sa carrière. Question d’expo : il ne veut pas qu’on l’oublie… Un pro dans le système se doit aussi d’être omni-présent sur les réseaux sociaux (les contrats comprennent souvent une clause relative à l’ouverture d’un compte FB et Twitter, voire une condition sine qua none d’écrire des blogs régulierement) : si tu es quelque part, ce sont tes 2000 amis randoms qui doivent le savoir (adieu l’anonymat du déplacement) et si tu as fait quelque chose, tout le monde doit aussi le savoir : vivre notre société moderne où au final, on est ce que l’on parait être en vitrine. De même, ce qui était des conversations sympas et libres deviennent souvent des échanges d’infos calculées ou des vitrines artificiellement posées : notre copine l’insouciante tire sacrément la tronche…

En fait, chaque gros tournoi fait désormais penser à une sorte de festival de Cannes où l’essentiel (rapports humains straight-forward, essence du jeu, indépendance de parole et de pensée…) a laissé place à un grand barnum où tout le monde est en représentation : un petit univers où tout le monde a quelque chose à vendre mais où les portes-monnaies se font de plus en plus rares, poussant tout le monde à opter pour une attitude guerrière.

Il n’y a qu’à allumer FB par exemple : depuis quelques mois (ce n’était pas aussi répandu avant), on lit des séries incroyables de statuts de type « J’ai gagné ça online » ou « Voilà ma place au leaderboard ! » (d’ailleurs je pense que le FISC vous remercie d’avance de leur fournir toutes ces infos). Re-belotte aussi , avec les pages « joueur pro », qui semblent être devenues un vitrine obligatoire : SVP « likez moi » ! Ou, mieux encore dans le côté SPAM lors d’opérations de comm’ massives : « Votez pour moi » ! Les joueurs semblent tous vivre pour « Je vaux mieux que mon voisin donc SVP donnez-moi un contrat de sponso !!! » Sauf ceux, une fois de plus, qui vivent en marge, à l’instar de certains gros joueurs de cash game qui préfèrent vivre loin des spotlights et du monde de la représentation (normal, ça leur servirait à quoi ?)

La grande majorité des joueurs pros courent désormais après l’image et l’exposition, quite à aller trop loin dans le côté « plume dans le derrière ». Surtout quand ils ne sont pas sponsorisés. Outre le soin apporté par chacun à sa plage FB, son blog ou plus simplement sa tenue avant d’aller jouer un gros tournoi bourré de photographes, on propose par exemple à certains joueurs de faire des articles gratos ou même d’animer des émissions en échange de… rien. « Ca va te faire de la pub ! » Mais de la pub pour quoi gagner exactement ? Les contrats n’existent presque plus et pour ceux qui restent, leur valeur a été lourdement diminuée (à l’exception de certaines stars du poker en France : allez, cinq joueurs au grand max). Ne vaut-il mieux pas dans ce cas se libérer de la pression de l’exposition et faire sa route peinard ? Après tout, ça regarde qui exactement qu’on gagne 5K/mois en cash ? C’est pour un besoin de se flatter l’égo, d’obtenir des compliments ou de séduire une room ? En tout cas, se présenter publiquement sous son meilleur jour n’est jamais gratuit : on le fait toujours en ayant une idée en tête…

Alors certes, le moment est venu de conclure par un chapitre Soupline (= on adoucit la chose). Il va de soit que les amitiés sincères existent vraiment et que les relations entre différents business ne sont pas forcément tendues, loin de là : après tout, dans le milieu, on se croise tout le temps et on prend bien souvent grand plaisir à revoir la majorité des gens du circuit joueur et business… J’ai le souvenir de moultes apéros ou resto/boite avec des personnes du circuit qui me sont chères ou que j’apprécie réellement et avec lesquelles il n’est jamais question de rapport de force ou d’argent.

Mais il n’y aura pas de place pour tout le monde : la crise se fait réellement sentir et il flotte un léger parfum de sapin dans la montagne (et de cagoule aussi). En fait, j’ai parfois l’impression qu’il y a une ambiance de fin du monde (normal, on est en 2012) où chacun panique en essayant de tirer son épingle du jeu : on suit le parcours du milieu de la pub dans les années 80. Fini l’âge d’or de la glandouille adolescente : l’heure est au marketing et au moneymaking ! Douce ironie quand on sait que c’est par lui, finalement, que tout est arrivé…

PS : Cet article vous est proposé par une joueuse de poker qui représente une marque de lunettes, possède un blog, un compte FB, un autre Twitter, qui choisit souvent sa tenue avec soin avant d’aller jouer et je peux vous assurer que si y’a shippage de tournoi, vous en entendrez parler !🙂

PS2 : Article paru sur MadeInPoker nouvelle version pour qui je retravaille depuis début février aux côtés de la fine équipe formée par Fab, Jules, David et Steven !

7 Réponses to “L’argent a-t-il tué le jeu d’argent ? « Where have the cowboys gone » ?”

  1. kingyoann78 Says:

    Superbe article, qui reflète une réalité que, bien souvent, les petits joueurs que nous sommes n’ont pas conscience!
    Le monde des joueurs sponso n’est plus ce qu’il était et est désormais accessible a une minorité

  2. Ricardo Says:

    Beau résumé ! et GL pour le prochain shippage de tournoi !😉

  3. frank Says:

    Très bonne analyse, excellent article comme toujours, ça me fait penser à mon job de photographe ou le numérique nous à transformé en machine. (pour moi ça na pas marché)

  4. Fuckarjel Says:

    Bel article trés bien dirigé et qui reflète la triste réalité du poker personellement j ai arrété il y a longtemps de jouer pour gagner, je n ai aucune obligation de résultat et joue seulement pour me detendre, pour être pro a son compte il faut une sacré BK si l on veut etre libre, on peut toujours s enchainer a une room autrement mais la c est un cauchemar…a bientot petit poisson😉

  5. Lessims38 (Sharkfisher) Says:

    Le tout est de savoir d’où l’on vient, ce que l’on vaut vraiment, et quels sont ses vrais amis, c’est vrai dans tout milieu professionnel d’ailleurs.

    En tout cas, beau panorama sans concession du business du Poker en 2012 !

  6. KKof Says:

    Je parie que c’est une question de 2 ans, dans 2 ans plus personne ne parlera de poker, l’Arjel aura eu raison de 90% des rooms françaises et il ne restera plus que les vrais joueurs.

  7. llwb Says:

    Mouais…
    D’habitude j’aime bien vos billets avec une vraie qualité d’écriture mais les 3 derniers me rendent circonspects.
    Celui sur vos vacances au Brésil peuvent faire croire que le poker=argent facile, soleil et pleins d’amis alors que surtout poker=5% de joueurs gagnants et encore parmi ces 5 joueurs, combien en vivent ? Même un gars sponso comme Rémy Biechel « rame » un peu.
    Ce dernier billet enfonce pleins de portes ouvertes : trop de sponso, trop de nouveaux venus, on s’en doutait que le milieu allait se concentrer et épurer.
    Et sans contrat de sponso, ce n’est plus la même histoire, tu ne joues plus de la même façon puisque tu joues avec ton argent, ça change beaucoup de choses.
    Il ne se passait pas un jour sans qu’on nous parle d’un nouveau shark surdoué avec une bankroll en progression exponentielle (mon oeil) pour nous appater sur les tables online.
    Fini le poker bisounours, retour à la triste réalité.

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