Mais t’es pas un peu jalouse là ?

Lucille, une joueuse que je considère depuis quelques temps maintenant comme une amie du circuit, a récemment remporté un million d’euros avec sa seconde place à Monte Carlo (à moins que vous ayez fait entre-temps un aller-retour sur Pluton, vous ne pouvez pas l’avoir raté). On m’a donc demandé de nombreuses fois, hors caméras et hors micros, si je n’étais pas un peu jalouse de sa victoire et du fait qu’elle soit numéro 1 française pour un bon bout de temps.

En effet, avant que Lucille ne fasse ce résultat, la numéro 1 française sur la Women’s all time money list, était Rebecca Gérin avec 260 000$ de gains, ce qui restait très « accessible » pour n’importe quelle compétitrice. Perso, avec mes 225 000$, je n’étais pas loin, tout comme Ness, Almira, Vaness’, Isabel, Barbara ou encore Mercedes. Et maintenant, même si l’une d’entre nous remportait un bracelet aux prochains WSOP, elle ne dépasserait pas Lucille et son 1,5 millions.

Du coup, la question semble légitime : en réalisant son rêve, Lucille entaillait sérieusement le rêve des autres. Et c’est là, en réalité, le nœud de la chose et la réponse à la question.

Prenons un athlète français X qui s’entraine pour battre le record du monde du 100m : il veut être le premier à passer sous la barre des 10 secondes et rien à ses yeux ne semble plus important. 10,2 secondes, 10,1 secondes, 10,3 secondes et pan, pendant ce temps, un autre athlète, français lui aussi, le fait avant lui : il est le premier à scorer 9,8 secondes, le tout enveloppé d’une frénésie médiatique sans précédent.

Une part de l’athlète X sera anéantie. Et pourtant, l’athlète Y est son pote. Pourquoi ? Parce que la réussite de Y met en lumière l’échec de X : Y a réussit là où X a échoué. Et X pleure, parce que tout en lui lui hurle désormais qu’il est une merde. Et qu’il ne s’est pas donné les moyens de réellement atteindre son but : il aurait dû s’entrainer beaucoup plus au lieu de faire d’autres choses en parallèle. S’il avait réellement voulu atteindre son objectif, il aurait dû faire beaucoup de choses qu’il n’a pas faites.

Du coup, au final, qu’importe ses succès personnels, qu’importe qu’il soit numéro 2 et qu’il soit meilleur que des milliers d’autres, qu’importe s’il a une vie magnifique : la seule chose qu’il ressent, c’est une dévastatrice sensation d’échec et de loose, doublés d’une violente haine de soi…

Ce n’est pas de la jalousie ou de la rage quant au fait qu’un autre soit heureux. Non, c’est de la colère envers lui-même. Ce ne sont pas des larmes de haine, mais des larmes de désespoir quant à ce qu’il est.

Voilà en gros, et en toute honnêteté, ce que j’ai ressenti. J’aime énormément Lucille, et ce, pour de nombreuses raisons. Je suis ravie qu’elle vive comme moi à Londres parce que nous pouvons et pourrons partager de nombreux moments ensemble et qu’elle est une amie avec qui j’aime échanger. De plus, je suis immensément heureuse qu’il lui arrive une chose aussi belle : elle a travaillé dur, ça n’a pas toujours été facile pour elle et il était temps que le ciel lui fasse enfin un cadeau.

Il va de soit qu’il n’en aurait pas été de même s’il s’était agit d’une nana que je n’aime pas. Il n’y a aucune joueuse que je déteste donc je ne peux penser à une fille en particulier, mais je suis certaine que si ça avait été le cas, j’aurais eu une part de moi qui aurait détesté la voir gagner. Add insult to injury.


Nous vivons dans un milieu incroyablement compétitif et où les félicitations se font bien souvent la mâchoire serrée. Mais j’étendrais ça à la France en général où, étrangement, personne ne semble jamais se réjouir du succès des autres. La jalousie et l’envie sont très présents aussi dans le poker. Comme avec les jetons, c’est à celui qui a la plus grosse (voiture, pile de jetons, montre…).

Il n’y a pas très longtemps par exemple, je ne sais plus avec quel journaliste je parlais mais il m’a sorti cette phrase, « J’avais vraiment envie qu’il gagne. C’est rare un joueur qui fait l’unanimité comme ça mais pour une fois, on est nombreux à être heureux pour lui » Je ne sais plus s’il s’agissait de Kool Shen dans l’EPT Madrid ou Yu Brécard dans les SCOOP mais l’idée était là.

Beaucoup se réjouissent du malheur des autres car c’est confortable : au royaume des aveugles, les borgnes sont rois. Mais au Royaume des Successful sharks, les borgnes sont… borgnes. Et il semble plus simple, plutôt que de travailler sur sa propre réussite, de se réjouir et d’encourager l’échec des autres.

Beaucoup sont nombreux, de manière plus ou moins consciente, à vouloir pouvoir se dire « Je suis le Seigneur du Château » quand ils regardent autour d’eux. Ou plus simplement vouloir être en paix avec l’image qu’ils ont d’eux, ce qui est toujours lié à l’entourage ou au milieu dans lequel on évolue. Je ne connais personne qui puisse en effet porter un jugement sur lui sans référent extérieur : les autres sont perpétuellement et inconsciemment le miroir de nos vies.

Kierkegaard dit que « L’admiration est un abandon heureux de soi-même [mais que] l’envie [est] une revendication malheureuse du moi. » En effet, il n’y a que du positif dans le fait d’admirer quelqu’un, et que du malheur dans le fait de s’oublier en voulant être quelqu’un d’autre.
Martine le Coz dit également que « L’admiration change les proportions entre les hommes, fait de l’un un géant et de l’autre un lilliputien. » 

Comment être heureux et satisfait quand on est entouré de géants ? On trouve toujours, je suppose, plus grand, plus fort, plus riche, plus drôle et plus successful que soi. Toujours. C’est donc le moment où il faut réussir à trouver la paix dans sa position et de part son statut.
L’envie (et donc la jalousie) sont des sentiments qui trainent un humain directement dans le caniveau, le corps lourd et imposant bloqué à l’entrée des grilles d’égouts : il n’y a pas de système d’évacuation et le corps, mort, stagne en entamant son long processus de décomposition. C’est le moment où il peut être salvateur d’avoir l’intelligence de la perspective.

Il est très difficile pour un joueur vivant un bad run depuis de longs mois d’avoir une belle image de lui-même. Plus le temps passe et plus son image dans le miroir se ternit. Les paillettes tombent sur les autres et lui reste, comme un con, seul et laid devant sa totale absence de réussite. Deux chemins s’ouvrent alors à lui : celui de la haine qui ronge de l’intérieur et le conduira à une perte lente et douloureuse ou celui de l’espoir et de la confiance, qui le conduira à remonter jusqu’à des sommets plus hauts que ceux qu’il a déjà gravis auparavant.

Dans un monde idéal, la lumière des uns servirait à éclairer les recoins obscurs des autres. Je ne dis pas que c’est simple mais il faut parfois savoir se poser au sommet de sa montagne et faire un bilan objectif de sa position et de l’endroit où l’on souhaite aller. Et surtout, savoir se retourner pour voir le chemin accomplit ; il est étrangement souvent bien plus beau que ce à quoi on peut s’attendre. Et ensuite, il faut se remettre en selle et vouloir le meilleur pour soi. L’envie produit le système inverse : vouloir le pire pour les autres afin d’être satisfait de sa propre position de stagnation ou d’échec. Et cela fait une lourde différence.

Donc, pour finir de répondre à la question, oui, la compétitrice que j’ai toujours été a eu mal. Pas parce qu’elle était envieuse ou jalouse, mais parce qu’elle s’est sentie lilliputienne au milieu de géants (et puis elle a écrasé une fourmi et s’est sentie beaucoup mieux -Non, je déconne -)

Bref, tout ça pour dire que je suis très fière et heureuse pour Lucille et que ça me motive encore plus pour Vegas et pour moi aussi, à mon tour, être fière de moi et d’un résultat que je pourrais faire. Depuis quelques temps, il n’y a en effet pas grand-chose que j’ai fait qui m’ait rendue fière de moi et c’est là finalement le vrai coeur de toute chose…

Easy transition : en période de doute et de manque de confiance, rien de tel que la magie des arts pour faire rêver et sortir de ses idées noires. Voici donc deux chef-d’œuvre magiques qui ont illuminé ma semaine.

Tout d’abord une autobiographie de Nicolaï Lilin : « Urkas, ou l’éducation sibérienne ». L’enfance d’un criminel russe, une sorte de Guerre des Boutons hardcore qui ferait passer Fleury-Merogis pour le Ritz et les cités de Seine St Denis pour Disneyland. Passionnant et parfois (involontairement) hilarant tant le monde décrit semble sorti de l’imaginaire d’un savant fou qui aurait accouplé Call of Duty et la Bible. A lire absolument.

Et ensuite, et bien que le grand écart entre les deux soit monstrueux, j’ai été voir ma première comédie musicale à Londres : Matilda, qui était mon livre préféré étant gamine (et là, en écrivant, je me rend compte de l’absurdité de la juxtaposition des deux références artistiques de ce post). Je m’attendais à un truc gnan-gnan et forcément un peu chiant puisque tiré d’un livre pour enfants, le tout avec des chansons (forcément nazes) toutes les trois minutes. Mais la pièce avait raflé tous les prix aux derniers Molières anglais donc bon… Tant qu’à en tenter une (après tout, on vit à Londres et rien de tel qu’une nouvelle expérience !), Fab et moi nous sommes motivés et on a pris notre billets last minute sans grand enthousiasme.

Au final, nous avons passé 2h40 ( !) absolument MAGIQUES pendant lesquelles je priais pour que ça ne finisse jamais. Etre programmé sur le Broadway londonien est un rêve pour n’importe quelle compagnie, n’importe quel scénographe, n’importe quel décorateur… Et les places sont chères : une fois de plus, seuls les meilleurs y arrivent. Et là, force était de constater que jamais de ma vie je n’avais vu décors aussi beaux, acteurs aussi bons, chorégraphie aussi surprenante, lumières aussi pointues ou, plus simplement, magie aussi forte. Et pourtant, bien que quasi-bilingue, je n’ai pas du piger plus de 30% du texte. Mais nous sommes sortis comme sonnés : la pièce n’était rien de moins qu’une démonstration de ce que le théâtre a de mieux à offrir : un monde parallèle, enchanteur et avec la magie de la scène et de ce que l’humain peut faire de mieux en matière de « Tiens, assieds-toi là, je vais te raconter une histoire ». Tout simplement.

Et là, j’ai pensé à tous les autres dinosaures du West End dont la mise en scène n’a pas changé depuis 10 ans et qui ont dû avoir sacrément les boules de voir toute l’ombre que cette pièce leur ferait. Le tout avant de comprendre que ça allait tirer tout le milieu vers le haut : il faudrait, une fois de plus, être meilleur. Puis encore meilleur. Puis encore meilleur que meilleur, le tout en faisant avancer malgré soi une cause plus grande…

En résumé, ces derniers temps, j’ai été allègrement bringuebalée par des émotions lourdes. Et pourtant, si je devais changer un truc dans ma vie, je ne changerais rien… En effet, je suis pleinement consciente de la chance que j’ai et il ne se passe pas un jour sans que je me dise que vraiment, ma route a été bénie par « whatever it is » qui s’est penché un jour sur mon berceau. Au final, et si je veux conclure ce post avec la même sincérité avec laquelle je l’ai écrit, il ne me manque en réalité qu’une seule chose : être réellement fière, moi aussi, d’une grande chose que j’aurais accomplie, au poker comme ailleurs… .

17 Réponses to “Mais t’es pas un peu jalouse là ?”

  1. raycatt Says:

    Le mea culpa est superbe…^^
    La jalousie de la perf’ de l’autre vs la joie du bonheur de l’autre…
    Kafka aurait adoré en faire un procés…
    Mais les meilleures perf’s ne sont elles pas là pour permettre aux autres de dépasser leurs propres limites ???

  2. stefal Says:

    Et bien moi, en ma qualité d’écrivaillon, j’ai des larmes de désespoir lisant ce si bel article .
    Tu es number one pour longtemps.

  3. Murlock7 Says:

    go ship le main event elle fera moins sa maligne Lucille🙂

  4. viedefish Says:

    Euh… Je n’ai jamais dit qu’elle « faisait sa maline » Lucille (car ce n’est pas le cas!!!) Et si je me souhaitais de remporter le Main (lol et re-lol) ce serait pour une seule raison, toujours la même que celle exprimée dans le post : pour être fière de moi, pas pour rendre jaloux ceux qui n’auraient pas eu autant de chance !
    PS : Et merci Stefal et Raycatt pour vos nice comments🙂

  5. befa Says:

    Tu sais ce qu on dit : c est l’ jeu ma pov’ lucette😉

  6. titipoker Says:

    Je trouve que ça pue la jalousie à plein nez cet article😉. Ok, je sors => ,)

  7. D8 Says:

    de toutes façons il faut des locomotives pour faire avancer tout le monde. Au poker ou ailleurs. Ce qui est génial avec toi c’est que tu ne sembles jamais blasée, alors que tu passes ta vie dans les boites les plus énormes, les shows vegassiens, les voyages paradisiaques, etc…

  8. Lorenzo Says:

    Merci pour le conseil lecture…

  9. Pokerbastards Says:

    je pense que tu mets le doigts sur un côté ultra pervers du poker (et de notre société capitaliste): placer l’argent comme étalon valeur de soi.

    • viedefish Says:

      Précisions : quand je parle de comparaison et de jalousie, c’est la performance et le classement qui ressortent comme étalon valeur. Et comme il s’agit d’un jeu d’argent, je ne peux pas parler de « médaille d’or aux derniers JO » ou « record du monde féminin ». Mais pourtant, l’idée est là. Car, ce que je dis dans ce post c’est que s’il y a jalousie, elle arrive suite à la beauté/grandeur d’une performance, pas parce qu’il existe des comptes en banque plus garnis que le mien…
      Mais tu as raison, le poker utilise l’argent d’une drôle de façon : nous sommes ce que nous avons. Bien triste en effet, mais bien représentatif de notre monde…

  10. rincevent72 Says:

    Soon😉

  11. jean-michel Says:

    très bien écrit , de très belles pensées , énormément de lucidité , analyse pointue d’un des deux sentiments les plus complexes de l’espéce humaine donc pour finir surement une très belle âme derriére ce post …

  12. mr4b Says:

    very nice post🙂

  13. dirkbukowski Says:

    Depuis la retraite de Benjo, tu es tout en haut de la montagne des blogs francais…
    Sois fière de toi, ta plume est de grande qualité.

  14. llwb Says:

    Bonjour, Post bien écrit, bien argumenté comme d’hab mais dont le postulat de base est quand même l’éternelle question « l’argent (ou la performance appelle ça comme tu veux) fait-il le bonheur ? ».
    La vie d’un Elky est-elle forcément enviable (en dehors du poker elle sonne un peu creux mais je me trompe peut être) ? 8 M de gains, je les voudrais bien certes mais serais-je plus heureux pour autant ? Tout dépend ce qu’on l’en fait.
    Le poker me fait penser de plus en plus au jeu de billes de notre enfance, dont le but était d’en amasser le plus possible en remportant celles de nos petits collègues.

  15. aldanjah Says:

    et puis soyons chauvin.. Lucille c’est toujours mieux qu’un random américain ^^

  16. Agnès LE BODO Says:

    Décidément, j’adore tes billets !!!
    Quelle écriture, comme c’est vivant et toujours pertinent !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :