Monologue du joueur tilté à Vegas : la cagoule de Damoclès

Mais qu’est ce que je fous, entre Charybde et Scylla, à attendre une récompense comme un chien guetterait un os qui lui tombe du ciel (« Oh, grand Dieu Tibia, exauce mes prières et perd une jambe »)? Pourquoi ne suis-je pas restée dans l’enseignement, le commerce, la restauration, la comédie, l’écriture, la médecine, l’astronomie ou la mescouillesation ? Et pourquoi ne pas avoir choisi, comme à peu près chaque humain que je croise, le chèque de fin de mois, l’allocation chômage ou un ambitieux « plan de carrière » ? Pourquoi avoir délibérément choisi de vivre avec une cagoule de Damoclès et l’aveuglement de celui qui ne sait jamais ce que demain lui réserve ?

Et qu’est ce que je fais à espérer gagner un bijou fantaisie si laid que même Paris Hilton n’en voudrait pas ? A rêver de putain de pierres précieuses qui n’existent qu’aux poignets des autres ? A écouter des mecs me parler en faisant une faute toutes les deux phrases parce qu’ils n’ont pas lu un livre depuis le collège -et encore, c’était les Précieuses Ridicules et ils ont oublié-? A galérer sur mes montagnes russes entre win et loose, entre « à jeu » et « demain la gagne », à m’éviscérer quand « et là, pan le 8, tout de suite », à crier quand l’abruti de service s’offre un backdoor ridicule, à prier pour gagner un stupide coin flip qui n’est pourtant que le premier de la longue série qu’il me faudra ensuite gagner derrière, à regarder ces gens sales, laids et vides envoyer des jetons comme John Wayne sortirait son flingue devant une caméra imaginaire, à écouter tous ces crétins qui, parce qu’ils ont chatté une fois plusieurs jours de suite ou parce que toi tu as joué un coup bizarrement, se prennent pour des génies dont la colonne vertébrale a tant grandit qu’ils ne peuvent plus te parler sans baisser les yeux…

Mais c’est quoi ce monde malade, fou, pathétique, frustré et haineux ? Quel est ce monde qui est mon quotidien en ce moment, et chaque matin où je me lève ? Et qui était ce mec, sans cheveux, sans cils et à moitié mort du cancer, qui est venu s’asseoir en cash game pas plus tard qu’hier et à qui j’ai tout pris parce qu’il était trop faible pour réfléchir et jouer correctement ? Est-ce qu’il jouait, de ses doigts tremblants, l’argent de sa chimio au poker ? Ou est-ce qu’il se savait déjà condamné ?

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Ah, le poker est un milieu peu reluisant, et  c’est là sans aucun doute un tendre euphémisme, mais pour m’alléger, je me répète souvent qu’il n’est pas pire que tout le reste. La grande distribution ? Tous des enfoirés. Les banques ? Tous des monstres. Les politiques ? Tous des menteurs. L’industrie pharmaceutique ? Tous des assassins. Les fonctionnaires ? Tous des fainéants et des profiteurs. L’agro-alimentaire ? Tous des empoisonneurs. Les commerçants ? Tous des voleurs…

Le degré premier de l’intelligence primitive consciente est celui de « vouloir faire de l’argent quoiqu’il en coûte et avoir plus que le voisin » (le poker, le commerce, le business, la politique, les banques et, une fois de plus, toutes les catégories citées ci-dessus). Et ensuite, à l’étage de conscience supérieur, on trouve le « comment faire pour vivre mieux et entraîner toute la smala vers un monde différent ». Mais ça, à part quelques îlots artistiques ou militants qu’on prend souvent pour des illuminés, des rebelles adolescents, des Don Quichotte ou des grands enfants irresponsables (« Mais quand est-ce que tu vas enfin grandir ? »), l’écho d’une intelligence globale résonne dans le vide et tout le monde s’en fout. Surtout un joueur de poker d’ailleurs… (« Mais non, dis pas nimp’, moi je trie mes bouteilles et quand je brosse les dents, je coupe l’eau »)

Et maintenant quoi ? Et bien demain, comme tout le mois prochain, je retournerais m’asseoir parmi les crasseux, les rednecks qui puent la bière, les geek puceaux, les putes asiatiques à gros seins, les gros tas qui suintent la graisse des burgers de la cantine, les texans Terminator (« Because this is the rule »), les cagoulés frustrés, les riches aux grosses montres, les pros de 20 piges au regard condescendant ou les mongolitos au regard aussi vide que celui d’un primate sous lexomil.

Et pis y'a aussi les mecs normaux et zen, mais qui, du coup, peuvent pas s'empêcher de se foutre de ta gueule quand ils te croisent devant le Binion's

Heureusement, à Vegas, y’a aussi aussi des mecs normaux

Mais heureusement surtout, au milieu, il y a mes papys ricains, ces vieux de plus de 80 piges au regard à la fois si fatigué et si vivant (enfin surtout quand une blonde, française de surcroît, leur sourit poliment en arrivant à la table). Le fait qu’ils soient si près de la fin, qu’ils aient tellement vécu et qu’ils aient bouffé des déceptions/chagrins/douleurs par centaines dans leurs vies, fait qu’ils ont cette façon si particulière de voir le poker. Ce sont les seuls à avoir compris qu’elle était la place réelle de ce jeu dans la vie : l’insignifiance. Ce sont les seuls à sauter avec un sourire en coin, les seuls à encaisser les bad sans moufter et les seuls à avoir une forme d’empathie pour leur bourreau « Réjouis-toi petit, profite tant qu’il est encore temps ». J’aime mes papys, même si la moitié d’entre eux sont des vieux connards républicains qui sont pour la peine de mort, pour les femmes à la cuisine (« Make me a sandwich ! ») et pour le port d’armes à feu. Mais leur présence, étonnement, me calme et me fait plaisir ; pas parce qu’ils sont plus faciles à bluffer, mais juste parce qu’ils ont compris ce que personne d’autre, sauf un vieillard avec un pied dans la tombe, peut comprendre…

Et la moralité de tout ça ? C’est que ce dernier mois a réellement, mais réellement, été hardcore pour moi, et je ne parle pas que du poker, mais que si, d’un coup, je remportais une belle victoire, je redeviendrais cette gamine niaise et rieuse que j’aime tant et qui embrasserait son trophée comme on embrasse sa peluche préférée. J’aurais la mémoire courte et la résilience forte. Je dirais à quiconque insulterait le poker d’aller se faire foutre et je vanterais les mérites de ce « sport » si extraordinaire pour l’esprit. Je donnerais des interviews en disant que ma vie est la plus belle du monde, parce que je le penserais, et j’inviterais tous mes potes à dîner et faire péter les bouteilles dans les nouveaux bars branchés de Sin City.

Je me lèverais tous les matins avec le sourire de la win et je me dirais que décidément, heureusement que je n’ai pas décidé de rester dans l’enseignement (surtout pour mes pauvres élèves), le commerce (surtout pour mes pauvres clients), la comédie (surtout pour mes pauvres spectateurs), l’écriture (surtout pour mes pauvres lecteurs), la médecine (surtout pour mes pauvres patients), l’astronomie (surtout pour mes pauvres planètes) ou la mescouillesation (surtout pour les pauvres couilles de Fabrice, que je ne cesse de casser, et ce, inlassablement jour après jour).

D'ailleurs il ne se prive pas pour m'envoyer des messages plus ou moins subliminaux (spéciale dédicace à Michel et Steph, tx ! :) )

D’ailleurs il ne se prive pas pour m’envoyer des messages plus ou moins subliminaux (spéciale dédicace à Michel et Steph, tx !🙂 )

Et du coup, et bien demain, j’irais jouer. Encore. Et encore.

PS : Bilan première semaine à Vegas, joué tous les jours, win en cash, à jeu en one table SNG et loose en tournoi Venetian, Turbo Deepstack au Rio et Horse au Golden Nugget. Cumul : up 300$… Yeah. Pour rappel, mon objectif est de stocker assez pour l’année à venir. Allez, on va y retourner hein…

PS2 : Et dans le prochain blog, promis, je mets plein de photos. Et, allez rêvons un peu, je vous raconte une semaine de win totale. En théorie, ce sera donc le « Monologue du joueur happy à Vegas »😀

15 Réponses to “Monologue du joueur tilté à Vegas : la cagoule de Damoclès”

  1. zedko Says:

    Nice one again😉 Si tu avais été enseignante ou astronome, je n’aurais probablement jamais lu ton blog…

  2. nico de St Malo Says:

    Salut Claire,
    Un article de dingue, enfin!!!
    du bon, du jouissif du deuxieme ,troisieme et millieme degres.
    J’attendais cet article et je suis pas decu.
    bon l’annee prochaine je vais a Vegas trop envie de voir ce melange de merde rose au gout de bonbon.
    take care, continue de nous faire rever en nous racontant la realite dure de Vegas.

    Nico de St Mao

  3. blacksuccube Says:

    Respect. terriblement cynique, trés certainement véridique, parfaitement ludique, belle vision pokeristique. Juste un point de divergence, « l’écriture (surtout pour mes pauvres lecteurs), » à la lecture de ton blog, permets moi d’être en oppoisition

  4. janluk22Janluk Says:

     » sauf un vieillard avec un pied dans la tombe, peut comprendre… » Je confirme, je comprends aisément ton langage.

    Billet cool, mais manque un peu de cynisme à mon goût. Tu feras mieux la prochaine fois…

    A suivre…

  5. LE BODO Agnès Says:

    I still always Love your fucking merveilleuse façon d’écrire.
    Si tu savais comme j’aime voir dans ma boîte mail arriver ton billet de « Vie de fish » ! Tu sais, c’est comme quand on voit une carte postale dans la boite aux lettre au milieu des factures, le truc si rare et qui vous décroche le sourire de la journée.

    Agnès.

  6. Neix Says:

    Totalement d’accord avec Agnès…
    Et si vous étiez restée enseignante, on aurait eu plus de cartes postales🙂

    Nico.

  7. Edouard Gasnier Says:

    Juste génial, tellement vrai, milieu pathétique mais ludique… et cet éternel appel du gain… Continue surtout d’écrire !😉

  8. xmaster Says:

    a chaque fois que je regretterai de ne pas être à Vegas, j’irai lire ce billet. Merci claire.

  9. D8 Says:

    tu es juste la plus douée d’entre nous tous, et de loin.
    Je parle de blog hein?!
    ( Bon je t’accuserais quand même un peu de le savoir et de jouer la fausse blonde un déconnectée…)

    Et c’est quoi ce t shirt totalement débile d’abord!!!!?

  10. lessims Says:

    Merci et courage pour gagner ton salaire de l’année à Sin City, çà devrait passer🙂

  11. viedefish Says:

    Merci beaucoup à tous pour vos (super gentils) commentaires !

  12. carodark Says:

    Bah ça manquait un texte pétri de chair😉 très très shoen🙂

  13. Jean-Fred THOMAS Says:

    Toujours aussi agreable a lire, reprends la plume plus souvent please… et considere le poker comme un passe temps (tu verras que tu gagneras plus).
    Merci pour ces posts.

  14. llwb Says:

    Ahh enfin. Après des articles en demi-teinte, le voilà l’Article qui envoie un direct dans la tronche du poker et ses illusions.
    Cynique donc jouissif.
    ça me rapelle ces connards en live qui se permettaient de me tutoyer à une table de poker et de me prendre de haut alors que ça faisait 5 minutes que je jouais avec eux…

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