Il est 21h et j’ai l’impression de ne pas avoir dormi depuis 48h. Pourtant, pas de lourdeur dans les jambes, pas de mal à la tête, pas de vision plus trouble que d’habitude, non, je me sens juste flotter à 10 000…
Je n’ai évidemment jamais vécu un moment poker plus intense que celui-ci. Et par moment intense, il faut traduire : voir la personne qu’on aime réaliser le rêve professionnel de sa vie. Alors quand en plus on fait un flashback et qu’on recontextualise la chose, ça rend encore mieux. Vous allez voir…
Flashback : J’étais retournée dans mon Est natal pour le mariage d’une amie d’enfance. Huit jours donc passés avec les potes et la famille avant de reprendre l’avion pour Vegas depuis Mulhouse. Le tout en combattant déjà les 9 heures de décallage horaire de l’aller. Dans l’avion direct Paris-Vegas, j’ai la chance de tomber sur des potes du circuit à qui il restait quelques somnifères : et zou, entre le cachet et les trois sièges de libre , c’est parti pour 7h ( !) de roupillon intense.
L’avion à peine atterri, mon blackberry est déjà allumé pour prendre les premières news : Ils sont 11 et Fab est super short stack (et forcément, il râle). Sauf que trois jours avant nous avions plaisanté sur le fait que j’arriverais pile pour sa finale : « Accroche toi, je t’interdis de buster avant la TF, tu m’as promis ! ». Car oui, Fab m’avait promis d’arriver en TF pour le moment où je reviendrais (il avait été chip lead quasiment tout du long les jours précédents). Et le timing était déjà presque parfait ! Il fallait qu’il tienne ; l’histoire était trop belle !

Et voilà que le temps que l’ami Jules m’amène direct au Rio, ils passent à 10. Puis 9. Et Fab commence à remonter une masse de jetons impressionnante en gagnant de nombreux coups clés ! Je crève les tympans de Jules : « Accélère ! Ils sont bientôt en finale ! C’est la folie ! C’est pas possible ! Alleeeeeez !!! Va plus vite !!! »
Valise dans le coffre, bagage à main encore sur les épaules, mine fatiguée mais enthousiaste, fringues confort de voyage et zou ! On arrive essoufflés avec Jules pour assister au spectacle magique : Fab en finale sous l’ovni de lumières bleues et spots TV, paisiblement assis entre Tom Dwan, Michael Binger ou encore Max Pescatori.
La vision est trop belle : ce tournoi, le HORSE à 10k, c’est le tournoi qui fait rêver tous les joueurs. Il faut savoir maitriser cinq disciplines et tenir le coup dans ce qui est chaque année un des field les plus relevés des WSOP… Et prier ensuite pour avoir de la chance !
Et petit à petit, voilà que les joueurs sautent, provocant à chaque fois des cris et applaudissements (moins pour féliciter le joueur éliminé que pour encourager celui qui reste… obv…) et faisant arriver peu à peu les français de Vegas pour soutenir Fab. Les gradins se remplissent, ça sent l’exploit… Je commence par ailleurs à légèrement envisager le bracelet à partir du moment où Tom Dwan saute et où ils ne sont plus que 4. Mais l’idée me plait tellement que je m’y refuse. Mieux vaut ne jamais faire de plans sur la comète et avancer pas à pas, prudemment et avec application.

Plus que trois joueurs à éliminer avant la récompense d’une vie de travail et de persévérance. Mais pour palier au stress de la compétition, rien de tel que quelques boissons (sauf pour moi, parce qu’avec le jet lag, ça fait pas forcément bon ménage) et surtout, des chants et beugleries de stade de foot comme seul Nicolas Levi pouvait les sortir : j’ai perdu ma voix mais incroyablement enrichi mon répertoire de supporter (« Aux Aaarmes ! Nous sommes les Soulier ! Et nous allons gagner ! Il est des nôôôôtres, il va ship son brac’let comme les zôôôôtres ! etc etc… »
)
Je tiens d’ailleurs à faire une parenthèse pour remercier toutes les personnes, venues très nombreuses, qui ont mis le feu comme jamais aux gradins de la TF du Rio. Vous avez tous été absolument fantastique/renversant/énergiques/motivants/électriques/géniaux et il est évident que si Fab a gagné, vous y êtes tous pour quelque chose !
Je garderais d’ailleurs très longtemps en mémoire le combat de supporters « Mais ils sont où, mais ils sont où, mais ils sont où les canadiens lalalalalère ? » que nous avons remporté sans même une comparaison possible tant ces derniers ont été submergés par notre skill énooooorme de foutage-de-feu ! Il faut dire qu’on les a puissamment achevés avec la désormais culte simili-fessée collective d’Emilie, Almira, Lucille et moi façon « rentrez chez vous bande de moules ; on vient de vous mettre une belle déculottée ! » (Caro : vidéo !)
(nota : il y aura donc une belle fiesta prévue début juillet avant le Main pour célébrer ça tous ensemble !)

La bonne blague, vous la connaissez désormais tous, c’est que le Rio a fermé ses portes à 4h du matin, alors que Fab avait QUASIMENT la totalité des jetons. Il avait donc QUASIMENT gagné le précieux bijou mais il faudrait revenir le lendemain. Il lui a donc été QUASIMENT impossible de dormir, QUASIMENT impossible de manger et QUASIMENT impossible de parler pendant les 11h de torture d’interruption de tête-à-tête. Après tout, Buchanan n’aurait pas été le premier à revenir d’entre les morts (cf Elky et son bracelet avec 1BB left en heads-up) et les regrets auraient été d’autant plus insupportables…
Après donc 11h à tenter vainement de parler d’autres chose à la maison avec Jules et moi (« Tiens, je vais te donner des nouvelles de mon chat qui va très bien ; si si, depuis deux jours il remange de la patée, il a eu une petite diarrhée mais là, c’est reparti » « T’as vu les clés de la voiture ? » « Bon, je vais arroser les plantes, c’est qu’il fait sacrément chaud encore aujourd’hui, ah bah oui ma ptite dame… »), on s’est mis en route pour le Rio, ventre noué et manque de sommeil largement compensé par de l’adrénaline qui flottait partout, jusque dans nos chaussettes.
Fab était préparé au pire mais c’est le meilleur qui est arrivé : premier pot gagné, deuxième pot gagné, troisième pot et… Buchanan est à tapis ! Tout se joue là ! Comme d’hab, je n’ai pas la force de regarder les cartes tomber et baisse la tête en attendant d’entendre des cris de joie dans le clan français. Sauf que la seule chose que j’entends, c’est le floor : « Two jacks win », alias « Buchanan doubles up ».
Ce qui a duré en vérité cinq secondes a semblé être trois minutes. J’ai levé la tête tristement, personne n’a bronché et soudain, Fab, après avoir relu les cartes et s’être frotté les yeux, a levé les deux mains au ciel avec un visage radieux. Le floor n’avait pas du bien dormir lui non plus puisque, Omaha Hi-lo oblige, il s’était planté dans la lecture du board : Fab a touché deux paires : il a gagné, c’est fini ! Champion du monde de HORSE !!!!

Toute la pression est retombée, me suis effondrée… Nous avions tous les larmes aux yeux, sauf ceux qui étaient coincés dans les embouteillages et qui n’avaient pas prévu que l’affaire serait expédiée aussi vite ! Bracelet express ! Photos, interviews, rires, champagne, burger entre potes pour éponger tout ça, PLO pour Fab (et oui on ne se refait pas, :D ) et d’un seul coup, adieu les bad beats et autres mauvais souvenirs ! C’est la beauté du jeu : une belle gagne et toute la souffrance accumulée s’envole comme par magie…
Nous fêterons donc ce beau moment en temps voulu, d’ici quelques jours, mais là, rien n’est plus doux que le calme de la maison, la pression qui retombe paisiblement et la douceur du soir… J’en connais qui vont bien dormir ce soir !
PS : le plan c’est évidemment que moi aussi j’en gagne un, histoire de… (mouhahhaaaa comme ce serait bon !) Je recommence donc mes tournois dès demain ; me reste 7 events WSOP au programme parce que c’est pas tout ça, mais assez rigolé/stressé/profité/pleuré/exulté, la bataille du marathon reprend et la France peut faire encore mieux que 3 bracelets !
Un grand merci à Jules, Caro et Anne pour leurs photos géniales (comme d’hab)
PS 2 : Si vous ne l’avez pas encore lu, rdv sur Rue89 pour un article de présentation "grand public" des championnats du monde !
